Archives - 05/2009
N. Pedreira
guitare , tangoPour les passionnés, voici un croyant-pratiquant plein de ressources.
Il est Argentin, alors on pense Tango. Norberto Pedreira, c’est bien plus. Il passe avec aisance du Tango gouailleur à la suave Bossa Nova, de la pétulante valse péruvienne au jazz acidulé. Avec une élégance discrète, il s’affirme comme un guitariste qui transforme ses auditeurs en doux rêveurs et en voyageurs étonnés.
Voir le site de Norberto Pedreira
Partitions
guitarePartitions pour guitare
Guitaristes, vous êtes de plus en plus nombreux à fréquenter ce blog et je vous en remercie.
Comme vous, je suis à la recherche de l’impossible tablature, de la partition introuvable, de la perle, du simplement beau.
C’est avec grand plaisir que je vous indique ce site
L’histoire du tango : 1/3
tangoL’Argentine
Le tango argentin est une alchimie particulière qui est née en 1880-1900 et qui débouche, à l’époque, sur une nouvelle forme culturelle.
Le tango est un dépassement de la danse de couple (valse, mazurka, polka, chotis) et des danses populaires, telle la milonga. Cette dernière continuait à être décriée par la bourgeoisie argentine qui s’accrochait à des danses européennes pré révolutionnaires comme le menuet.
Le tango est marqué par le folklore latino-américain dont le candombé est un fidèle représentant, mais aussi par le « tango » espagnol (une figure de flamenco) et par des influences africaines.
Le tango est né dans les fêtes populaires, puis, rejeté par la société établie, il s’est installé dans les bordels et dans les académies des bas-fonds. A Buenos Aires, le mythe veut que le tango ait germé dans le quartier du port et qu’il ait grandi dans ses lupanars. Il conquiert sa légitimité quand Paris puis l’Europe le reconnaissent. Il se répand alors dans le monde entier. La danse révolutionnaire et licencieuse est adoptée dès 1800.
Les candombés et les habaneras apportent la rupture du rythme, autrement dit la syncope, qui sera la nouveauté par rapport à la musique répétitive des trois temps de la valse. Les milongas apportent aux danseurs un certain style de marche en prise rasante avec le sol.
Dans le tango, on danse davantage serrés l’un contre l’autre. D’un point de vue chorégraphique, le tango est donc une véritable trouvaille, même si, d’une certaine manière, l’invention était déjà présente dans la milonga. Les danses de couple, alors dominantes, exigeaient le mouvement continu. C’est-à-dire que le couple devait enchaîner des pas rythmés sans s’arrêter. Les inventeurs du tango introduisirent la suspension du déplacement. C’est-à-dire que le couple s’arrête tout à coup. Mieux ! l’homme a l’habitude de s’arrêter seul pendant que la femme caracole ou tourne autour de lui et, à l’inverse, la stabilité de la femme permet à l’homme de se déplacer. L’une des caractéristiques fondamentales du tango réside donc dans la suspension du déplacement.
Une autre caractéristique est la rupture avec la chorégraphie symétrique. Par exemple dans la valse, et c’est ce qui fait sa beauté, l’homme et la femme ont un pas identique, exécuté en parallèle. Alors qu’on a pu voir dans la valse une danse égalitaire ou même autogérée, le tango introduit fortement la différenciation des rôles. La suspension est le point de départ d’une chorégraphie différenciée pour l’homme et la femme. Arrêté, l’homme sert de point d’appui à la femme qui enjolive la danse.
Le tango bouleverse les usages mais, en même temps, pour l’intégrer en Europe, on le mutile de manière à l’adapter aux contraintes morales de l’époque : il faut lui donner de la distinction.
Entre 1905 et 1911, les Français passent à côté du tango. Ils vont ignorer plusieurs éléments constitutifs de son extraordinaire paradigme. Le premier niveau de la falsification sera de ne pas comprendre les caractéristiques de la suspension et de l’improvisation. Le second niveau de falsification sera que les Français se mettront immédiatement à écrire le tango, à le faire entrer dans des manuels, alors qu’il n’est justement pas descriptible avec les concepts de l’époque. L’est-il d’ailleurs devenu aujourd’hui ? Cette écriture est non seulement approximative, elle est un véritable contresens.
La question de la standardisation des danses se posa en Europe pour permettre des compétitions sportives internationales. On inventa le tango international des années 1920 – 1930. Mais cette question fut particulièrement mal posée en ce qui concerne le tango, et l’on fabriqua une danse à partir de critères techniques, encore plus éloignée du tango que ne l’était déjà le tango français, avec des mouvements de tête aux antipodes du mouvement tango.
Au début du XX° siècle, un nouveau style de danse sociale émerge dans le peuple parisien. Les inventeurs du musette français (des immigrés italiens et des auvergnats) y intègrent le tango. Même si l’altération fut là encore particulièrement forte, sur des pas extrêmement simples, les danseurs de musette étaient peut-être plus proches des bals populaires argentins que ne l’étaient les danseurs de compétition.
Le tango a souffert des juntes militaires qui se sont succédées durant trente ans, après la chute de Peron en 1955. Les dirigeants interdiront la diffusion de certains tangos classiques. On interdit même la possession d’enregistrements du Cuarteto Cedron. Ce dernier reviendra sur l’avant de la scène lorsqu’il s’installera en région parisienne, dans les années 1970.
Depuis 1990, un nouvel engouement explose en Europe, au Japon et dans de nombreux autres pays, pour créer des lieux où l’on renoue avec le vrai, avec le tango argentin. Ce mouvement s’appuie sur un double soutien : celui des danseurs argentins immigrés à Paris, Berlin, Milan, et celui de danseurs français qui vont se former en Argentine.
Visiter le site de Adrian et Alejandra
L’histoire du tango : 2/3
tangoL’Espagne
Pour évoquer l’emprunte laissée par le monde arabe dans ce registre musical, il faut d’abord mentionner l’apport hétéroclite fourni, au cours des siècles, par des peuples migrateurs : tribus gitanes dont l’ethnie très ancienne et très pure reste difficilement assimilable. A ce prodigieux brassage se joindront également des métissages dus à la découverte du Nouveau Monde : Argentins, Mexicains et Philippins joueront leur rôle dans l’histoire de la civilisation hispanique et, précisément, dans l’élaboration du folklore.
L’Espagne a toujours été une terre d’élection du mysticisme. Un mysticisme ardent, fusion de tous les contraires, fait d’exubérance et d’austérité, nourri d’ancestrales superstitions.
Comme en Argentine, l’histoire des XIX° et XX° siècles est tumultueuse, convulsive. Les événements les plus heurtés s’y succèdent : guerre d’indépendance, règnes ou régence remis en cause par des guerres civiles, république éphémère, guerres coloniales... Sur le plan musical, cette période est un vrai labyrinthe, un incroyable foisonnement d’idées qui permet aux traditions les plus enracinées de côtoyer les modes les plus fugitives.
La musique populaire s’enrichit de l’apport d’une musique coloniale très diversifiée, elle-même souvent issue de la semence ibérique : la habanera (version cubaine du tango andalou) en est un bon exemple.
Danser le tango c’est danser une pensée triste a dit Enrique Santos Discepolo. Toute l’âme de cette danse tient dans cette formule élégante et poétique, mais le tango ne se résume pas seulement à un sentiment de nostalgie et de douleur. Il est aussi, et même surtout, passion, séduction, sensualité. De sa musique se dégage en effet une intensité dramatique. Le public peut percevoir la violence des sentiments humains et la passion que des êtres peuvent éprouver.
Si le tango est né en Argentine, il est l’œuvre d’influences apportées par les vagues d’immigration que le pays a connu au début du XIX° siècle lorsque Espagnols, Italiens et Français sont venus s’y installer.
LES TROIS GENRES
D’un point de vue musical, trois types de tango peuvent être distingués : le tango-milonga, le tango-romanza et le tango-cancion. Le tango-milonga est strictement instrumental et il a un caractère rythmique très marqué. Le tango-romanza, qu’il soit instrumental ou vocal, est plus lyrique, plus mélodique. Il comporte un texte fortement romantique. Le tango-cancion, comme son nom l’indique, est toujours vocal. Il a un fort caractère sentimental et devient un genre populaire de grande cité qui n’est plus associé aux bas-fonds des faubourgs. Les tangos-chansons expriment la vie en termes pessimistes, fatalistes et, souvent, pathologiquement dramatiques. Quelques-uns des meilleurs exemples sont Mi noche triste de Samuel Catriosta (1915), Milonguita de Enrique Delfino (1920), Adios muchachos de Julio Cesar Sanders (1928).
- Trouver deux tangos traditionnels dans 9 tablatures du répertoire populaire espagnol
- Visiter Tango cuivré
- Visiter Tanguisimo et voir la vidéo trailer
L’histoire du tango : 3/3
tangoCarlos Gardel
Carlos Gardel est une étape importante dans l’histoire du tango. C’est un véritable mythe. D’ailleurs, sa naissance est entachée de mystère, sa mort est auréolée d’un drame. Est-il né en Uruguay ? Est-il né à Toulouse ? Ce qui est sûr, c’est qu’il est mort le 24 juin 1935, brûlé dans un accident d’avion à Medellin, en Colombie. Une partie de son public refusa de croire à sa mort. Il est devenu le mythe le plus fort qui puisse être en Argentine. Toutes les classes sociales se sont identifiées à lui. La quantité de livres parus sur Gardel est impressionnante.
Enfant, el francesito comme on l’appelait, accompagne sa mère dans les loges du Politeama où elle s’occupe du linge des artistes. Il est aimé des artistes et fasciné par le chant. Sa carrière commence en 1912. En 1925 il enregistre en Espagne puis il vient à Paris, réalisant le rêve de tout Argentin. A partir de 1932 il construit sa carrière de chanteur international en s’appuyant sur des textes conçus pour être compris par le monde entier. Il est celui qui ignore de quelle souche il est issu et dont la naissance reste mystérieuse, comme il en va des héros légendaires.
Astor Piazzolla
Astor Piazzolla (1921-1994) opère une révolution en poussant plus loin que tous les autres l’autonomie de la musique par rapport à la danse. Il est révolutionnaire parce qu’il a le projet clairement exprimé de changer la tradition, de secouer l’establishment du tango. Les traditionalistes ne supportent pas ses inventions. Le rôle d’Astor est important car il va redonner de l’intérêt au tango en tant que genre musical et, paradoxalement, le grand regain du tango dansé des années 1980 doit beaucoup à son intervention permanente sur les scènes internationales.
Astor commencera par écouter le jazz, qu’il aime beaucoup. A neuf ans, il reçoit de son père son premier bandonéon et, 5 ans plus tard, il jouera son premier tango avec Carlos Gardel à New York : Sans savoir rien, dira-t-il sur les ondes de Radio France en 1981. En parlant de Gardel, il affirme dans cette interview : Avant tout c’est un mythe. C’est le mythe argentin et je crois qu’il n’existe pas de mythe médiocre. Quand quelqu’un est un mythe c’est que c’est une personne importante. Il n’y a aucune personne qui peut chanter le tango mieux que Gardel.
Astor Piazzolla commence par écouter les petits orchestres et tombe amoureux du tango : En même temps que j’aime beaucoup Bach, je vais commencer à aimer le bon tango et lutter contre le mauvais tango, le médiocre. Je commence à faire des arrangements pour tous les orchestres de Buenos Aires mais tous les orchestres n’ont qu’une chose en tête : jouer pour faire danser. Ce qui fait un tango très simple et je ne suis pas content de jouer toujours la répétition constante de la même musique pendant plusieurs années. Alors je constitue mon propre orchestre. Au début je trouve pas de succès parce que ma musique n’est pas faite pour être dansée. C’est un problème car, en 1946, tous les peuples dansent le tango.
En réponse à l’animateur radio (qui l’interroge sur ses compositions) Astor Piazzolla répond :
C’est pas du tango-jazz. Je crois que la parole « jazz » elle a rien à voir avec la musique que je compose. J’ai habité beaucoup de temps à New York mais, du jazz, il y a rien du tout. Heureusement, il y a du Piazzolla. La musique que je compose, c’est la continuation du tango, c’est de la musique d’aujourd’hui. Pour être Piazzolla il faut aller au conservatoire et étudier beaucoup de la musique.
Pour rédiger ces articles je me suis inspiré de : Caroll & Brown Limited, Les danses de salon, 1994 / Christiane Le Bordays, La musique espagnole, PUF 1977 / G. Regazzoni, MA. Rossi, P. Sfragano, Abc del ballo, Solar 1998 / Radio France du 21 mars 1981 / Rémi Hess, Le tango, PUF 1996.
L’histoire de la Bossa nova
bossa novaDes croque-morts pour la Canne à sucre
L’expansion économique du Brésil aura pour principal moteur la canne à sucre. En quelques années, les bateaux des négriers vont cingler régulièrement depuis les côtes d’Afrique jusqu’au port de Bahia.
On oublie pourtant trop souvent que le plus grand mal qui frappe alors les Africains n’a rien à voir avec la douleur physique. A peine parvenus au terme de leur voyage, ils commencent à souffrir d’une peine inexplicable pour des négriers persuadés que les Noirs n’ont pas d’âme et, donc, pas d’état d’âme : l’esclave souffre de banzo. Le banzo est à lui seul responsable de plusieurs milliers, voire dizaines de milliers de morts. Le banzo, tout comme la saudade brésilienne ou le blues nord-américain, ne connaît pas de traduction satisfaisante. En Europe on pourrait qualifier cet état d’esprit de mélancolie, de langueur, de tristesse. Mais le banzo et la saudade recouvrent bien plus que cela. Ils désignent un état d’âme fait de nostalgie où se mêlent une infinité d’autres sentiments. C’est une espèce de mal-être doux-amer, toujours en équilibre entre plusieurs sensations situées à l’opposé de la passion.
La vague déferlante
Les années soixante marquent l’avènement d’une musique nouvelle, délicatement ciselée : La Bossa Nova entreprend une carrière conquérante, au-delà des clivages géographiques ou stylistiques, avant que ses standards ne soient repris par de nombreux jazzmen.
L’amour tendre
Dans les années soixante-dix, le Brésil vit les heures les plus sombres de son histoire. Suite à un putsch militaire musclé, le pays est privé de ses libertés fondamentales. Gilberto Gil, Caetano Veloso, Baden Powell ou Chico Buarque sont frappés d’exil.
Le Brésil se résume alors à quelques disques brillants, signés Baden Powell ou Vinicius de Moraes.
Malgré tout, au-delà de ces dérives – et au même titre que le jazz, le blues ou le rock – la musique populaire brésilienne demeure bien l’une des clés de voûte de la musique internationale. Alors que depuis la naissance du Brésil en 1500, les liens avec l’Europe n’ont jamais cessé de s’intensifier, sa musique pourtant largement appréciée pâtit d’une méconnaissance assez générale qu’il devient urgent de réduire.
Le samba
On aurait tort de croire que le samba - nom masculin qui définit un rythme et non une danse - se limite à une musique festive jouée uniquement durant les trois jours du carnaval. Ses rythmes peuvent être très marqués, presque violents quand l’hystérie collective d’une fête populaire prend le dessus. Ils peuvent aussi être doux et tendres, se promener avec une nostalgie délicatement brodée à la lisière de la Bossa Nova.
Il faut bien l’avouer, le carnaval de Rio n’est plus que la triste ombre de lui-même. Ce carnaval jadis mythique a vendu une grande part de son âme : il ne s’adresse plus au Carioca mais au touriste argenté.
La Bossa Nova
La plus tendre musique du Brésil a connu, entre 1958 et 1964, sept années de pur bonheur, de créations exceptionnelles.
En sept ans, le Brésil s’est plongé avec délices dans un bain de jouvence. Il a balayé d’un sourire les chanteurs de radio et les crooneurs, il s’est baigné dans la démocratie, il s’est saoulé d’espoir. Il a réinventé sa musique mais aussi sa poésie, son cinéma, son architecture et sa littérature.
Lorsque les forces militaires s’emparent du pouvoir au Brésil, la Bossa Nova sait qu’elle n’a plus que quelques mois à vivre et c’est une chape de plomb qui s’abat sur le pays. Cette tristesse froide durera près de vingt ans.
C’est dans le chaos toujours propice à la création et à l’émergence de styles artistiques nouveaux que le Brésil accouche d’un mouvement musical complètement révolutionnaire : le Tropicalisme.
Le triomphe du mauvais goût
Négation de la société et de ses valeurs, négation de la morale religieuse, négation de la dictature et de ses crimes, négation de la devise patriotique « Ordre et Progrès » : tous les ingrédients du mouvement tropicaliste sont réunis ici.
A la télévision aussi, le Tropicalisme fait une entrée fracassante. Charinha, présentateur vedette, est apprécié de tout le Brésil grâce à un étrange mélange de populisme, d’humour un peu vulgaire et de paternalisme condescendant.
Vers la fin des années soixante-dix le Brésil s’est débarrassé de ses libres penseurs : il a exilé les artistes de la Bossa Nova, maté les musiciens de la cançao de protesto, exclu définitivement les jeunes chiens fous du Tropicalisme. Seul ou presque, Chico Buarque tente de résister, jouant à cache-cache avec la censure et écrivant des chansons à double sens sous différents pseudonymes.
Aujourd’hui, avec le recul, il est difficile de réécouter les expériences musicales des Tropicalistes sans sursauter : les sons saturés et la créativité sont trop souvent influencés par le rock’n’roll nord-américain.
La belle amante
Depuis les couplets courtois des modinhas de Domingos Calds Barbosa et ses lundus coquins jusqu’à la tendre et sensuelle Bossa Nova, l’histoire de la musique populaire brésilienne et une histoire d’amour, d’amitié et de plaisir. Douce ou violente, envahie de saudade ou explosant de joie et déchaînée, comme un samba de carnaval, elle est la musique amie, la confidente, la consolante, la belle amante lointaine. Elle ne demande qu’à être écoutée.
Donne moi la main camarade
Toi qui viens d’un pays où les hommes sont beaux
Serre moi la main camarade
J’ai cinq doigts moi aussi, on peut se croire égaux
Claude Nougaro
Pour en savoir plus sur la Bossa Nova, avec une foultitude de détails, je vous recommande les ouvrages dont je me suis inspiré. Jean-Paul Delfino : Brasil a musica, Parenthèses 1998 / Brasil Bossa Nova, Edisud 1988.
Baden Powell de Aquino 1/2
bossa novaHommage
Je veux rendre ici un hommage à Baden Powell de Aquino*, guitariste génial du Brésil. Celui qui a charmé l’Europe des années 70, celui qui, avec Vinicius de Moraes*, a formé le duo le plus poétiquement pur et le plus prolixe de la Bossa nova.
A la fin des années 70, atteint d’une longue maladie, Baden Powell de Aquino se fait discret au point de ne laisser planer sur lui qu’un épais silence. Avec le temps, son public s’attend à ne plus recevoir qu’une seule nouvelle : celle de sa disparition.
En février 1999, je viens tout juste d’enregistrer Bossa Nova & autre guitare, avec des arrangements de 3 titres de Baden Powell de Aquino (Chanson d’hiver, Samba em preludio et Retrato brasileiro), qui s’ajoutent à mes enregistrements précédents. Et voilà que Baden Powell de Aquino réapparaît à la surprise générale pour une brève tournée en Europe, alors même que l’Occident se prépare à célébrer le 500 ème anniversaire de la découverte du Brésil ! Qu’y a-t-il dans la tête de Baden Powell de Aquino à ce moment ? Nul ne le saura jamais. Par contre, je peux vous dire ce qu’il y a dans la mienne : la décision de lui rendre un hommage inconditionnel.
J’apprends donc incidemment que Baden Powell de Aquino donnera un concert à Marseille en mai de la même année. A ce moment là, j’habite à Sisteron, autant dire à un jet de pierre. Ni une ni deux, je vois là une opportunité d’offrir mon CD à Baden, de la main à la main, en remerciement pour ses contributions à la guitare. Et puis, pour tout dire, j’ai un drôle de pressentiment qui me fait croire que c’est la dernière occasion de le voir et qu’il faut la saisir maintenant.
Je saute sur mon téléphone pour réserver une place. Tout est pris. J’insiste, la Dame fléchit, je décroche une place juste à côté d’elle, aux manettes des éclairagistes. Dernier gradin, vue plongeante, pile poil en face de l’artiste, ça me va comme un gant, je jubile.
Marseille - mai 1999 : l’adieu
J’arrive à Marseille à 15h30. Tant qu’à faire, autant en profiter pour flâner. En mai, fais ce qui te plaît. Je file directement chercher mon billet, je remets le CD à la fille qui se chargera de le transmettre. On taille une bavette, elle retourne au boulot et, moi, je vais musarder au soleil sans quitter ma montre des yeux. Rendez-vous à 21 heures. Je rencontre par hasard Martine et Jean-François. Je suis très content de les revoir, on traîne un peu à la terrasse d’un café.
20 h 30 : devant la salle, sur les hauteurs de la porte d’Aix, le public est déjà là. Je dois dire que ça m’étonne car la ponctualité n’est pas l’apanage du cru, surtout avec ce soleil. Je constate également la présence de nombreux brésiliens dont il faut dire, au passage, que la communauté est fortement représentée en France et tout particulièrement à Marseille, lieu de résidence du consulat du Brésil.
21 h 30 : Baden Powell de Aquino n’est toujours pas là. Les gens sortent de la salle pour prendre un verre ou fumer une clope sur le trottoir. Ambiance détendue.
21 h 45 : le pressentiment bizarre me taraude à nouveau l’esprit. Même si ce doit être la dernière : viens, nom de D... me laisse pas comme ça !
21 h 55 : tout le monde est dehors, à profiter de la tiédeur de ce soir de mai, quand le régisseur annonce que BP vient de téléphoner. Il arrive de Lyon (le concert de la veille). Il est pris dans un bouchon, pas très loin d’ici. Une vingtaine de minutes d’attente encore, tout au plus.
22 h 15 : une voiture s’arrête devant l’entrée principale. Baden Powell de Aquino s’engouffre dans les lieux, suivi par sa compagne, son chauffeur-attaché-de-presse, et par sa guitare. Tout va très vite. Est-ce que personne ne l’a reconnu ou bien serait-ce que chacun serait resté béat devant l’apparition furtive du petit homme géant ? Le public s’empresse de retrouver les fauteuils de velours rouge. Quelques applaudissements en guise d’appel, un silence qui veut dire que cette fois tout le monde est fin prêt, les lumières dans la salle qui baissent jusqu’à s’éteindre, la poursuite qui va chercher du côté cour : Baden Powell de Aquino fait son entrée.
Baden Powell de Aquino 2/2
bossa novaHommage (suite...)
C’est alors qu’il se passe la chose la plus extraordinaire qu’il m’ait été donnée de voir dans une salle de spectacle : le public applaudit. Bon, jusque là, rien que du banal. Le public se lève et applaudit debout. Bon, c’est déjà moins banal de commencer par une standing ovation alors que rien est encore fait. Mieux, l’ovation dure 12 minutes. T’y crois toi ? Et pourtant c’est vrai. Quand ça se calme à un endroit dans la salle, ça repart à un autre. 500 personnes s’accordent à passer ce message à BP : « quoiqu’il advienne, ici et maintenant, merci pour tout ce que tu as fais ». C’est en tout cas mon interprétation et je ne crois pas me tromper sur elle. Si BP avait voulu interrompre l’hommage d’un geste de la main, il l’aurait pu. Mais je crois que l’émotion a rendu ses mains trop lourdes et son cœur si gros que l’intensité explosive du moment devait être partagée. Et toujours ce pressentiment diffus, ressenti par d’autres à en croire leurs yeux humides et les mouchoirs discrètement sortis des sacs à main.
Dans sa vie, Baden Powell de Aquino a beaucoup interprété, dans des répertoires variés mais toujours avec sa touche reconnaissable entre toutes, même lors d’associations impromptues comme avec Stéphane Grappelli, par exemple.
Evidemment, comme Baden Powell de Aquino est arrivé bien tard ce soir, la balance n’est pas faite. Alors il la fait devant nous et, rien que ça, ça vaut son pesant d’or. En trois morceaux la balance est posée, bien assise :
- Voudriez-vous s’il vous plaît mettre un peu plus de reverb ?
- Un peu moins de ceci à gauche… merci
- Un peu plus de cela à droite… merci
… et nous voilà déjà tout entier plongés dans la tête et la guitare de Baden Powell de Aquino lorsqu’il envoie Desvairada, un ruissellement de notes légères comme une rosée.
Au quatrième morceau, la machine est en route. Elle prend les dimensions d’une locomotive que rien ni personne n’arrêtera ce soir, avec un Um abraço no bonfã juste bien placé pour engager la conversation.
Ce que Baden diffuse dans le public c’est le complexe, la sophistication poussée à l’extrême, c’est-à-dire le simple. Le rôle de la guitare se situe au-delà du primordial, elle constitue l’essence même de cette musique. Les notes s’amoncellent dans la salle, il y en plein partout, je n’ose plus bouger par peur de rider l’onde fragile de la surface musicale.
Le résultat : l’intégration parfaite de la guitare dans la matière matière musicale : ce quelque chose qui réveille en nous ce qu’il y a de primitif, d’animal, qui tisse un réseau d’accords pleins et d’accords de rupture d’où naissent des vibrations de haute tension. Une sensation encore plus sensible dans les afro sambas de Baden Powell de Aquino.
Où diable, ce petit homme géant, qu’on avait dit malade, est-il allé chercher l’incroyable énergie qui l’anime ce soir ? Deux heures quinze de concert ! Oui m’sieurs dames ! 2 h 15 effectives, avec une petite pause de 15 minutes au milieu. Et on attend qu’une chose : que ça reprenne ! Et lui, il a l’air d’en vouloir tout autant. Et moi, toujours avec mon pressentiment...
Fin du concert
Le public est parti. Dans le vaste hall d’entrée, nous restons quelques instants chacun dans son coin, avant de partir. Je contemple son vieux visage. Nos regards ne se croiseront pas mais, à voir ses yeux vifs et brillants comme ceux d’un jeune homme heureux, je sais qu’il ne succombera pas au sommeil de l’oubli. Porte d’Aix, une cloche sonne deux coups et je sens la puissance spirituelle du lieu qui m’envahit. Infinie gratitude pour le petit homme géant.
L’album Lembranças sortira en mai 2000, dans une indifférence presque totale. Baden Powell de Aquino décède en septembre de la même année, 14 mois après ce concert de Marseille.
Le grand apport de Baden Powell de Aquino aura été de valoriser la guitare. Avant lui, la guitare était reléguée au rang des instruments quelconques, presque inaudibles. Avec Baden Powell de Aquino, elle prend une place prépondérante car la Bossa nova est guitare et la guitare est Bossa nova. Je parle de la guitare bien sûr, pas de cette chose embouchée de kilowatts qui vomit la distorsion à pédale avec un seul doigt fourré dans le synthétiseur en plastique ! Vous m’avez bien vu, n’est-ce pas ?
Baden Powell de Aquino nous laisse surtout une œuvre très complète de compositions originales. Evidemment, j’avais déjà pas mal étudié l’ensemble mais ce n’est qu’à l’occasion de ce concert à Marseille que j’ai compris ce qui passait vraiment la rampe avec BP : la complicité, l’intimité.
Mon hommage à Baden Powell de Aquino n’est pas fini. J’ai encore quelques belles pièces sur le feu*.
Despedida, Baden
J. Mantz, juin 1999
Mes enregistrements
Retrato brasileiro->
Samba em preludio->
Sentimentos se voce pergunta nunca vai saber->
* Baden Powell de Aquino est né le 6 août 1937 à Rio de Janeiro. Probablement influencé par son père, Lino de Aquino, Baden commence la guitare à 8 ans, guidé par les conseils de son professeur : Meira. Il se révèle comme un surdoué de la guitare et, à 13 ans, il est considéré comme un professionnel confirmé.
* Vinicius de Moraes : né à Rio en 1913, "le poète diplomate", le "blanc le plus noir du Brésil" devient secrétaire de l’ambassade du Brésil à Paris, en 1953. Il réalise également de très nombreux duos avec Toquinho.
* Abraço ne trouve pas de traduction totalement satisfaisante en français. C’est une embrassade sans baiser, un enlacement : "umarmung" dirait-on en allemand. Embrassade à mes bons fans ou, mieux dit, hommage à mon public.
Si la bossa nova était...
bossa novaNara Leao
Une couleur : le bleu
Un fruit : une pomme
Un accord : ceux de O barquinho
Un paysage : Rio avec une cascade
Un titre : O amor, o sorriso e a flor
Affonso de Sant’Anna
Un fruit : un fruit bien tropical, un cajou, mais dans un plat d’argent
Une couleur : le fuchsia
Un paysage : le Corcovado, quelque chose de bien carioca
Un mot : un mot tout simplement ? Paix !
Une femme : morena, morena…
Un poète brésilien : Vinicius de Moraes
Un poète français : Jacques Prévert
Maria Bethania
Une couleur : Turquoise
Un mot : sans hésitation, la grâce
Un alcool : le chopp !
Un paysage : tout ce qui est ici. La mer avec son horizon qui ne se ferme pas, et sa profondeur aussi.
Un sentiment : la tendresse
Caetano Veloso
Une couleur : ce n’est pas une des couleurs fondamentales. C’est une couleur intermédiaire… une couleur pastel.
Un fruit : c’est un fruit brésilien dont le goût est suave. Une mangue.
Un mot : blanc, le mot « blanc »
Une femme : la peau couleur brun clair. Elle serait jeune, belle et calme. Il paraît que ça existe !
Un homme : blanc, les cheveux courts, beau et très peu bavard. Silencieux.
Un accord de guitare : un ré majeur avec une septième majeure et une neuvième. Non, une sixième et une neuvième.
Claude Nougaro
Un fruit : le fruit de la passion. Fruit exotique qui contient le mot passion.
Un sentiment : beau, fort, puissant et vaste
Un paysage : les plages
Un alcool : la cachaça… qu’est-ce que j’ai pu me torcher avec ça !
In Jean-Paul Delfino, Brasil Bossa Nova, Edisud 1988 (extraits)

