Archives - 12/2008

Carmen Lhô chez les Ocres

roman

Seul le vent peut s’engouffrer dans l’architecture complexe du pays dominé par Lure et Ventoux.

Carmen Lhô voudrait qu’on la haïsse, tout serait plus simple pour elle. La réalité lui fait trop peur et les automatismes des robots sont une infection virale plus qu’un simple jeu.

Assoiffée de pouvoir, de foutre et de sang, Perle se fait Chef de guerre au pays des Ocres. Elle mène des combats meurtriers au nom de la Guerre sainte des automates, appuyée sur ses flancs par les cavaleries de Princesse et de Colombe.

Les robots pensaient qu’en ingérant le cadavre de leurs ennemis ils acquérraient les atouts de celui qu’ils mangeaient. Le temps des fifres et des pipeaux était revenu, la loi du silence s’imposait aux malfaiteurs qui voulaient s’emparer du trésor des Ocres.

Lorsque l’alerte fut donnée, nul ne savait quand Carmen Lhô se réveillerait ni même si elle se réveillerait. Les choses qui l’entouraient n’avaient plus rien à dire.

« De toute façon, les fleurs coupées ça crève tout de suite. Après moi le déluge ! »

L’âme des Ocres prendra-t-elle le dessus ?

311 pages pour le savoir !

ISBN 2-9523596-0-1
EAN 9782952359603
Dépôt légal mai 2005

 
 
Le 30/12/2008 dans ROMANS

Carmen Lhô chez les Ocres : ils l’ont lu

roman

Ce livre m’a surprise et bousculée, tant il m’a fait descendre dans les profondeurs les plus sombres des dérives parfois perverses du comportement humain. Mais au final, quel message !

Annie M

Enigmatique et plein d’images. J’ai beaucoup aimé et beaucoup ressenti ce livre à l’écriture sincère. Un roman qui ne laisse pas indifférent, qui réactive en nous des moments de bonheur et de douleur. De belles couleurs et de belles sonorités qui nous font réfléchir sur le sens des choses.

Nathalie L

Tu n’arrêteras donc jamais de nous étonner ? Combien de cordes y a-t-il à ta guitare ?

Bernard S

Une écriture pleine de symboles. J’ai souvent ri en lisant. Merci de nous avoir rappelé l’existence de robots capables de tout détruire sur leur chemin. Une mise en garde qui me sera bien utile.

Jean-Jacques F

Le message est tout en nuance, presque subliminal. Il apparaît dans la conjonction du CD et du livre mais, chut…ne pas déflorer. Quel numéro cette Carmen Lhô ! On t’attend pour l’apéro.

Evelyne et Christian D

Une étude quasi clinique des stades intermédiaires. Un gros boulot du côté de la psycho-patho, et ça tient la route. C’est vrai que tout ça nous ressemble, à la différence que les robots passent à l’acte, souvent même en toute conscience. Comme tu dis : « pas vu, pas pris ».

Daniel H

Au petit matin tout est fini et toi, tu le sais bien. Grâce à toi j’ai beaucoup appris. Merci.

Françoise C

C’est un livre surprenant, tant par la forme que par l’histoire. Ce conte pour adultes m’a emportée au fil de ses pages, au gré d’une mélodie inconnue. Une surprise agréable qui ne m’a pas laissée indifférente ni sans questions.

Pascale F

 
 
Le 29/12/2008 dans ROMANS

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 1/19

roman

Fil d’argent

Tout commençait par un apparent refus, par une négation. En amont le refus modéré de la désertification, en aval le refus déterminé de l’intrusion. […]

Le couloir fantasmatique laissait passer en lui l’imagination fertile des hommes qui s’accrochent à la montagne comme le faisaient les genêts et les amandiers. Sous les sommités fleuries des plantes aromatiques, les racines profondes cherchaient dans l’invisible la vraie vie. La vérité était souterraine et silencieuse comme un couvent enfoui sous la montagne par un séisme vieux de plusieurs siècles. […]

De sa tête chauve balayée par Eole, le sommet de Lure dominait les amours et les haines. Il observait par-dessus l’éphémère son vieux frère Ventoux, échangeant avec lui des regards complices qui traversaient le temps sans considération pour les artifices humains. Au fond de la vallée s’écoulait le mystère, comme un fil tissé dans l’attente de l’improbable.

Fil d’argent serpentait ou se précipitait selon les saisons, selon les jours, selon ses humeurs. Lorsque le soleil tombait en pluie de feu, Fil d’argent se réfugiait sous les pierres rondes qui sommeillaient dans son lit. On murmurait à Saint-Martin que les pierres étaient accouchées par la montagne. Seules quelques âmes pouvaient en témoigner et Quentin, quoique n’ayant jamais assisté à leur naissance, n’en avait jamais douté.

 
 
Le 28/12/2008 dans ROMANS

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 2/19

roman

Fil d’émeraude

Cet été là, aucune bille ne sortit du ventre de la montagne. La plupart d’entre elles avaient été kidnappées par une poignée de riverains et se mouraient dans des pelouses ou devant les portes de leurs receleurs. […]

Serrée contre un cœur sincère, la bille se faisait légère, les quintaux devenaient plume, le roc s’ouvrait, et l’on pouvait se baigner tout entier dans la lumière verte que diffusait le cœur de pierre. […]

Quentin semblait bien être le seul à le savoir parmi les hommes, du moins se plaisait-il à le croire car, dans la vallée, une femme partageait avec lui ce secret d’aquarelle. Les pierres rondes ne se donnant qu’aux hommes, la femme se contentait de les peindre et son amour pour elles n’en n’était pas moins admirable. […]

Plusieurs fois, Fil d’émeraude s’était révoltée. A Sisteroùn, la rue Basse des remparts portait encore les traces de sa dernière colère. On avait fini par l’endiguer, la contenir, la réguler, parfois même sans l’avis du Conseil suprême. Le vent du nord s’était fait son ami protecteur et les brumes matinales s’effaçaient devant lui, avec grâce et légèreté, pour ne revenir que la nuit, pour couvrir Fil d’émeraude d’un voile satiné qui enveloppait par la même occasion le moulin et sa belle meunière.

Montage photo Carole Glé
Montage photo Carole Glé

 
 
Le 27/12/2008 dans ROMANS

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 3/19

roman

Le naturel au galop

Comme elle n’était dotée d’aucune structure mentale, Princesse ne hiérarchisait pas ses rapports. Elle passait sa vie dans l’ignorance de ce qui distinguait les amis des supérieurs, les cousins des voisins, les collègues des concubins. C’eut été une grave erreur de croire qu’elle était la femme de tous les hommes quand elle était l’homme de toutes les femmes. Elle se donnait dans des combats de coqs, dans le seul but de prendre toujours plus vite, toujours plus haut, toujours plus fort.

Ce qui l’intéressait, c’était de prendre aux Ocres un morceau de vie et de feindre ensuite ne les avoir jamais rencontrés. A première vue on aurait pu croire qu’il s’agissait d’un trait de caractère mais, pour Princesse, il s’agissait d’un symptôme. L’impression de vivre plusieurs vies, de ne passer à côté de rien, traduisait la difficulté à se concentrer objectivement sur les faits. Elle profitait du moment présent, croquait le plaisir sans le savourer ni même le connaître, à la recherche permanente d’un ailleurs. […]

Elle asséna le coup de poing avec le naturel qui ouvre les arcades sourcilières sans sourciller.

 
 
Le 26/12/2008 dans ROMANS

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 4/19

roman

Des roses pour le dire

Les délibérations furent exceptionnellement brèves et l’on afficha les résultats sans attendre dans la grande galerie aux chambranles intacts, tels que sortis des ciseaux du sculpteur. […]

L’archer privé de Perle lui offrit des fleurs pour fêter l’événement dans l’espoir d’ouvrir de la sorte une voie sur des lendemains chantants. […]

Rien n’y fit. Le premier qui avait offert des roses à Perle était à ses yeux un doux romantique, le deuxième n’était déjà plus qu’un sombre crétin. Elle aurait suivi le premier jusqu’au bout du monde mais il était mort en héros, un aigle sur le dos. Un fantasme à deux sous, un poison pour l’existence. Alors le deuxième puis le suivant et le suivant encore, ils boufferaient de la rose par les épines. Les romantiques étaient des imbéciles improductifs qui ne baisaient pas, ils faisaient l’amour et c’était encombrant. […]

Perle avait scrupuleusement compté trente cinq roses mais elle n’avait pas vu les fleurs, et bien moins le geste qui compte. […]

Dans son langage, l’archer avait chanté les roses au second degré, celui qui, dans la gamme des Ocres, était don de l’épanouissement. La seconde avait une force dynamique qui donnait à toute mélodie un aspect fluide, elle rassemblait tous les sons conjoints, elle portait en elle une éternelle question qui menait à la connaissance par des relations signifiantes. […]

La mobilité de la seconde dissolvait la rigidité et les tensions comme le faisaient les larmes. La seconde majeure montrait les forces de la croissance pendant que la seconde mineure était encore perturbée par la proximité de l’unisson, par le risque de la mort. De ce conflit naissait l’angoisse et l’impuissance car la vie semblait aboutir à une dissonance. Des forces contraires menaçaient et pouvaient se transformer en haine pour tout ce qui était vivant. Dans le langage des Ocres, la seconde mineure était le moyen d’évoquer la douleur intense, éphémère chrysalide dans les unités centrales.

 
 
Le 25/12/2008 dans ROMANS

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 5/19

roman

Lavande lavandula

Perle voyageait aux alentours du château pour recueillir les ingrédients utiles à sa légitimité virginale en devenir, sous le regard bienveillant des guides initiateurs. La qualité des mixtures composées à partir des cueillettes réalisées lors des voyages initiatiques, ainsi que leur efficacité, étaient deux conditions incontournables pour l’obtention du titre de manifestation. […]

La manifestation était ce qui se donnait à voir en actes, au sein desquels les actes de langage, et faisait périodiquement l’objet d’une mise en scène supposant un public parfois construit par la mise en scène elle-même. Celle-ci était étroitement liée à la capacité de maintenir une coupure entre ceux qui avaient la compétence et ceux qui ne l’avaient pas, ainsi que leur capacité à le faire savoir. […]

L’aspect curatif de lavande lavandula et les moyens d’en extraire les principes actifs avaient fait l’objet d’un grand intérêt de la part des Ocres. […]

A perte de vue, tout devint bleu. Dans les terres de broussailles on mettait le feu et, deux ou trois ans plus tard elles étaient couvertes de lavande lavandula. Sur les terrains communaux, la cueillette était interdite jusqu’à l’ouverture officielle. […]

Perle sillonnait les baillassières de nuit. Des lentilles infrarouges amélioraient la vue qu’elle avait basse de jour, et elle coupait les fleurs comme un Maure rendu fou par la puissance de son cimeterre. […]

De ses récoltes, elle conservait une quota pour une utilisation toute personnelle. Perle mettait toutes ces drogues en bouteilles, et le sel qui se déposait au fond était un excellent préservatif dont elle fit la démonstration lors des mises en scène. Elle prit grand soin de dissimuler ses activités nocturnes. […]

La technique des processeurs à trois était extrêmement facile à comprendre pour peu qu’elle fut comparée à un jeu de société, ce dont Perle raffolait. Les cartes à jouer servaient excellemment bien d’exemple. Dans une partie à deux joueurs, les cartes qui n’étaient pas aux mains de l’un étaient forcément dans les mains de l’autre. Or, à partir de trois joueurs le doute s’installait, et généralement personne ne se risquait à dénicher le tricheur afin d’éviter l’outrage, au risque de perdre un ami. A fortiori avec l’augmentation du nombre de joueurs et la floraison d’alliances, le doute grandissait à proportion. Ainsi, Perle n’était jamais là où elle prétendait être et nourrissait jusqu’à plus soif l’irréversible conviction de supériorité. Le trio était un dispositif pour ne pas penser :

Après moi le déluge !

 
 
Le 24/12/2008 dans ROMANS

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 6/19

roman

J’ai pas voulu ça

Le comportement le plus communément admis des robots, le plus normal, était de prendre des revanches. Leurs pulsions les plus violentes s’étaient heurtées au cours des siècles à une condamnation de plus en plus sévère. Des Ocres réprimèrent le besoin de vengeance absolument inépuisable au fond des unités centrales. Bien qu’un robot ne voyait rien qui puisse l’étonner vraiment, il remarquait que la société réprouvait ce besoin, alors qu’en ce qui la concernait elle trouvait tous les prétextes pour l’assouvir. En se glissant dans les interstices, le robot était de cette manière bien intégré :

Je peux pas avoir fait ceci, j’ai pas voulu cela, je suis pas digne de ces marques de gentillesse, je mérite pas toutes ces fleurs, je veux qu’on me haïsse et tout sera plus simple.

Les Ocres se rendirent alors à l’évidence que les principes de clémence étaient impuissants, en face de réactions inaffectives aussi violentes. Le besoin refoulé de représailles était indestructible et, à vrai dire, éternel. […]

Les Ocres comparaient cet examen à l’étude des éruptions volcaniques. Elles révélaient que le pouvoir destructeur des coulées de lave était renforcé par des luttes silencieuses qui se déroulaient dans les entrailles de la terre.

 
 
Le 23/12/2008 dans ROMANS

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 7/19

roman

Une alcôve en sous-sol

Un soir d’affreuse déception, constatant qu’elle n’avait pas de pénis et qu’elle n’en n’aurait jamais, Perle décida de prendre les choses en main et convoqua d’autorité Princesse et Colombe. Les deux héroïnes répondirent à l’appel comme les doigts d’une main, les périphériques gavés de testostérone jusqu’à la gueule. […]

Le Conseil de guerre se tint à Dinia, à vingt trois heures pétantes, heure des grandes décisions, dans une alcôve en sous-sol du grand bassin des thermes, non loin d’un jardin entièrement dédié aux lépidoptères vivants. […]

Le plan d’attaque se résumait à se montrer, constituer un réseau d’alliances, se montrer, recruter des mercenaires, se montrer, détruire les opposants, se montrer, infiltrer la place, se montrer, asservir à ses fantasmes de pouvoir et se faire voir. Mais les mercenaires qui guerroyaient n’avaient qu’un but : ramasser du butin. C’est ainsi qu’ils se payaient. Quand les perspectives d’enrichissement leur semblaient trop minces, ils posaient les armes et se débandaient. Perle devrait donc se bâtir une armée avec des Alliances sans expérience. Il lui faudrait leur apprendre la discipline, l’art de se mettre en rangs, les règles du combat selon les robots, les règles selon ses règles.

 
 
Le 22/12/2008 dans ROMANS

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 8/19

roman

La tour des sémaphores

Princesse lança les opérations à l’heure précisément coordonnée par le bip de son horloge interne : sept heures cinquante cinq.

Outrageusement fière des points qu’elle avait perdus par excès, elle bondit dans le flot des transporteurs mécaniques avec son râteau à minets, poussant devant elle les traînards qui lui faisaient perdre son temps, son temps à elle, rien qu’à elle, à personne d’autre. Nul ne pouvait ignorer la présence de Princesse car elle joignait le son à l’image par d’agressifs coups de klaxon et des doigts d’honneur démonstratifs. […]

A la vue du décolleté plongeant jusqu’à la ceinture il se ravisa, prétendant que si Princesse avait été prince il lui aurait foutu son poing sur la gueule. Princesse écarta les jambes et ressentit le plaisir humide que procuraient en elle la joie d’exister, le fantasme de viol et les créneaux réussis du premier coup. Puis l’extrême appétence de Princesse pour l’hémoglobine la fit se ruer sauvagement sur le prochain feu rouge, par peur qu’il ne coagule avant qu’elle n’ait pu l’atteindre. Aucune loi n’interdisait de conduire sans culotte.

Les robots propulsaient leurs transporteurs comme une sphère exclusive de leur çà, comme une enveloppe utérine dans laquelle ils ne pouvaient communiquer que par gestes obscènes. Nul doute qu’en se faisant remarquer ils devenaient remarquables.

Jeune, riche et bientôt célèbre, Princesse avait traversé le plateau des Ferrassières à tombeau ouvert, au milieu de la lavande et des « kss kss kss kss » inlassables des cigales. Au détour des sentiers à l’ombre des chênes verts, les bories offraient leurs silhouettes de pierres sèches savamment empilées. A grande vitesse, Princesse ignora le judicieux équilibre des voûtes ancestrales. […]

Elle devinait bien que deux et deux faisaient quatre mais cette idée lui était insupportable. Elle adorait fourrer son nez dans les affaires des pauvres pour les comparer aux siennes, tellement plus excitantes. Pouvait-elle leur soutirer quelque menace de mort, que la lèpre qui tuait les ouvriers par dizaines n’aurait pas mis plus de sel dans sa vie.

 
 
Le 21/12/2008 dans ROMANS

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 9/19

roman

Au-dessus des règles

Dans la sphère intermédiaire entre la réalité et la fiction, sa vision du monde se faisait utilitariste. Colombe estimait pouvoir utiliser les humains, les exploiter, bref s’en servir à sa guise, et elle ne manquait pas de le faire. Elle aimait convaincre et y parvenait de sorte qu’elle arrivait à faire douter du bien fondé de la différence entre les sexes ou de la nécessité des lois. Se jouant de leur culpabilité, Colombe entraînait les humains à admettre l’inadmissible et en tirait grande satisfaction. L’homo numericus se sentait au-dessus des règles, au-dessus du commun mortel des petits riens gluants. Tous ces bugs dans l’unité centrale faisaient de la rencontre de la réalité avec la fiction d’ingérables contradictions.

Quand un facteur de contradiction était évoqué, Colombe devenait chaude et moite, elle se mettait à vibrer et à trembler. Les réactions étaient parfois tellement violentes qu’on avait l’impression qu’un orage éclatait. Lorsque l’ancien modèle reprenait le dessus dans le module du silence et de l’évitement, le stress disparaissait et un retour à une température normale signalait cette nouvelle situation.

Le besoin qu’avaient les robots d’être le centre d’attention de leur entourage trahissait une blessure infligée. Ils se situaient toujours en face à face, ne savaient pas déguster le monde côte à côte, récriminaient contre les Ocres sans prendre conscience que le poids de leurs exactions était précisément ce qui leur rendait les choses impossibles. […]

Après son passage, les animaux s’apaisèrent de part et d’autre sur les berges et les hordes de chevaux se reconstituèrent en cercle. Lorsqu’il fut à portée, le lancier remit le hongre au pas :

Que s’est-il passé, pourquoi ces bêtes ont-elles pris peur ?

Il la rattrapa quelques mètres plus loin et la saisit par le bras. Elle se mit à ruer, à mordre, à griffer, à hurler à la mort comme une louve prise au piège :

  • Idiot, mon âme n’est pas abandonnée, je n’en n’ai pas !
  • Maintenant tu vas m’expliquer ce qui se passe. Si tu veux que je te vienne en aide il faut jouer franc jeu.
  • Je n’ai besoin de personne ! d’ailleurs…
  • D’ailleurs ?
  • Ce n’est pas moi qui t’intéresse, c’est mon système.

Puis revinrent le calme, le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles sous la caresse d’une brise légère. Ils demeurèrent éloignés, assis sur un talus au bord d’un champ aux vallonnements couverts de ceps de vigne. Au loin une charrette chargée d’un coffre noir d’ébène allait au pas lent d’un baudet. Un couple de milans royaux tournoyait dans le ciel à l’aplomb d’une histoire avortée. Le lancier alluma une cigarette dans un geste de lassitude :

Ce n’est pas ton système qui m’intéresse. Tu exige des autres qu’ils t’aiment pour toujours mais toi-même tu ne leur réponds que par des je sais pas peut-être, en pensant j’ai pas voulu ça. Vivre est un plaisir qu’il n’est pas nécessaire de maltraiter à temps plein.

Elle se tourna vers lui, s’approcha et lui prit la main. Elle avait la frimousse froissée par une chose indéfinissable, la curiosité ou la surprise. Ses yeux s’injectèrent d’huile de paraffine et fixèrent étrangement le coffre d’ébène, puis le silence, le silence encore.

  • Tes mains… elles sont froides.
  • Personne n’a su les réchauffer...

« Avec lui je me sens plus forte. Pourquoi ai-je toujours éprouvé une méfiance envers les hommes, pourquoi ai-je crié si fort ? »

Dans certaines conditions, le silence était un véritable passage à l’acte.

 
 
Le 20/12/2008 dans ROMANS

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 10/19

roman

Le silence

La sarbacane des Ocres vibrait à leur moindre émotion comme un jet pur et pointu dont le cri était la flèche. Ce détail était révélateur d’une philosophie de tir. Le souffle permettait de réaliser cette qualité de présence et de lâcher prise qui ne faisaient qu’un, qui prenait naissance au centre de l’âme en un même lieu que les chants et les rires. Tout Ocre qui avait pris le temps d’observer les mécanismes du souffle savait que chaque sentiment, chaque émotion, chaque état d’être s’accompagnait d’une respiration spécifique. Il savait aussi que modifier le souffle permettait de changer l’état d’âme.

L’aiguille du souffle des Ocres se piquait à l’exact point de leur présence. Chaque flèche traversait leur attention exactement là où elle se trouvait. Le souffleur se voyait tel qu’il était car le souffle lui montrait l’évidence sans laquelle l’acte juste ne pouvait se produire.

Don de l’intuition, la septième possédait une intensité qui la prédestinait à tenir le rôle de sensible. D’une part elle était stable et, d’autre part, elle tirait à sa suite la nostalgie jusque vers l’octave. Cette ambiguïté interne donnait à la septième un sentiment d’inachevé qui pouvait mettre hors de soi, tant la souffrance pouvait être destructrice si elle ne trouvait sa résolution dans le domaine créatif.

 
 
Le 19/12/2008 dans ROMANS

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 11/19

roman

Le Conseil des Ocres

L’expérience des Ocres montrait que la plupart des facteurs de blocages trouvaient leur origine dans l’absence de communication. Ils étaient confrontés au dialogue des couleurs et des sons depuis leur plus jeune âge, pendant les périodes de l’enfance, de la puberté et de la jeunesse. Avec le temps, ils s’étaient attachés aux éléments théoriques de l’œuvre qui les structurait, ils déroulaient leurs couleurs de l’intérieur vers l’extérieur en examinant l’énergie de chacune ainsi que le résultat mélodique de l’ensemble. Depuis des millénaires ce procédé s’était révélé efficace car les Ocres percevaient ces éléments comme la grammaire de leurs échanges, comme des organismes vivants qui avaient une influence décisive sur l’œuvre globale.

  • Maintenant que vous êtes confortablement installées, nous pouvons éclaircir la situation. Etant donné que vos alliances ne sont pas exactement ce que vous aviez manigancé, il vous sera très facile de retourner d’où vous venez.
  • Vous étiez supposées vous faire passer pour des humains, il y a quelques semaines encore. Or, si vous êtes ce que vous prétendez être, vous devez connaître, au moins de nom, une certaine Carmen Lhô.
  • Il doit y avoir une effroyable erreur !
  • Oui, et cette erreur c’est vous qui l’avez commise. Nous saurons bientôt la vérité ! Désormais vous êtes sur les listes noires des indésirables définitifs. Laissez ici les senteurs de thym et de romarin, fuyez aussi loin que vous le pourrez, ne vous arrêtez jamais. Partout dans le monde, les Ocres vous reconnaîtront. Vous avez deux heures pour passer le col de Lus la Croix-Haute !

 
 
Le 18/12/2008 dans ROMANS

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 12/19

roman

La chienlit

  • Saches que contre un robot on ne gagne jamais vraiment car il n’y a rien à gagner. Le robot croit gagner du temps et, toi, tu perds le tien.
  • Mais on a humainement besoin d’y croire, il y va de notre équilibre, on y croit tellement que la vérité ne peut que vaincre pour adoucir l’intervalle !
  • Les humains croient que la vérité vaincra et que ne plus croire en l’intervalle c’est devenir fou. La loi est pourtant représentée par des humains plus ou moins consciencieux, plus ou moins dupes.
  • Ce n’est pas que le robot serait plus malin, c’est qu’en lui il n’y a aucune association entre la couleur et la lumière. Il pense avoir toujours raison. Pas un doute, pas une émotion, le robot ne se remet jamais en cause. Comme Dracula, il est invisible dans le miroir et donc inapte à toute introspection.

La vraie chienlit était dans le robot lui-même. Tout ce qu’il faisait était bien, tout ce qu’il connaissait était vrai. Il n’existait que ce qu’il savait et le robot confondait « c’est mauvais » avec « je ne connais pas ».

La relation du robot avec les humains correspondait, à une autre échelle, à la relation qu’avaient beaucoup d’humains avec les animaux. Le robot disait-il aimer les chevaux qu’il n’aimait en réalité que les animaux qui ne le contrariaient pas, contrôlables par une opposition.

 
 
Le 17/12/2008 dans ROMANS

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 13/19

roman

Les armoiries des Orgueils

A huit heures cinquante cinq, Perle en uniforme noir s’empara du chemin qui menait au château. La neige tombée durant la nuit rendait la progression difficile.

  • Les histrioniques reviennent !
  • Et bien nous ferons face, comme par le passé !

Dans les premiers instants de l’attaque, un enthousiasme s’était saisi de Quentin. Il se prit à rêver d’un monde plus juste dans lequel les êtres vaudraient à hauteur de leur mérite et non de leur naissance. Mais l’heure des massacres de la fin janvier venait de sonner et, horrifié, Quentin se sentit entraîné malgré lui hors des convictions qu’il avait pourtant cru solides. […]

A deux doigts de se faire démonter, la bouche en cœur, Colombe eut cette idée géniale :

On pourrait discuter ?

Mais il était déjà trop tard. Indifférente aux mauvais augures, Perle avait lancé l’ultime offensive à l’heure qu’elle avait décidé seule, elle et rien qu’elle. Le doute s’installa dans les unités centrales. A neuf heures dix, tout était perdu. Jamais corps à corps ne fut plus désespéré, moisson des raisins de l’hiver plus sanglante. Princesse hurlait qu’elle voulait mourir et s’y employait avec un acharnement sans pareil. Colombe se protégeait avec un bouclier en forme de miroir dans lequel elle pouvait se regarder combattre. Perle détroussait les cadavres. [...]

La mort prenait possession de Perle lorsqu’une douleur fusa dans son bras droit. Tout son flanc se mit à brûler. Dans l’unité centrale, un message obsessionnel se répétait en boucle ultra rapide :

J’ai pas voulu ça !

Mais on aurait cherché en vain la plus petite trace de regret dans cette casserole en ferraille. Il régnait dans le processeur de cette machine une telle assurance à vivre aux côtés du diable, que ce bonheur admis dans sa fragilité ajoutait encore à sa laideur maléfique. En quelques secondes ses traits se fanèrent. Il ne demeura de sa fougue que l’éclat d’un regard qui ne portait plus sur rien de précis. L’histoire était un emballement qui portait les robots au devant d’eux-mêmes et les broyait.

Lorsque tout fut apaisé, lorsque la brise glaciale balaya la plaine, lorsque les perce-neiges pointèrent sous la couche blanche, Quentin comprit qu’il venait d’échapper à un terrible danger. Il existait donc une vie après le foie gras.

 
 
 
Le 16/12/2008 dans ROMANS

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