Histoire de la Bossa nova
bossa novaDes croque-morts pour la Canne à sucre
L’expansion économique du Brésil aura pour principal moteur la canne à sucre. En quelques années, les bateaux des négriers vont cingler régulièrement depuis les côtes d’Afrique jusqu’au port de Bahia.
On oublie pourtant trop souvent que le plus grand mal qui frappe alors les Africains n’a rien à voir avec la douleur physique. A peine parvenus au terme de leur voyage, ils commencent à souffrir d’une peine inexplicable pour des négriers persuadés que les Noirs n’ont pas d’âme et, donc, pas d’état d’âme : l’esclave souffre de banzo. Le banzo est à lui seul responsable de plusieurs milliers, voire dizaines de milliers de morts. Le banzo, tout comme la saudade brésilienne ou le blues nord-américain, ne connaît pas de traduction satisfaisante. En Europe on pourrait qualifier cet état d’esprit de mélancolie, de langueur, de tristesse. Mais le banzo et la saudade recouvrent bien plus que cela. Ils désignent un état d’âme fait de nostalgie où se mêlent une infinité d’autres sentiments. C’est une espèce de mal-être doux-amer, toujours en équilibre entre plusieurs sensations situées à l’opposé de la passion.
La vague déferlante
Les années soixante marquent l’avènement d’une musique nouvelle, délicatement ciselée : La Bossa Nova entreprend une carrière conquérante, au-delà des clivages géographiques ou stylistiques, avant que ses standards ne soient repris par de nombreux jazzmen.
L’amour tendre
Dans les années soixante-dix, le Brésil vit les heures les plus sombres de son histoire. Suite à un putsch militaire musclé, le pays est privé de ses libertés fondamentales. Gilberto Gil, Caetano Veloso, Baden Powell ou Chico Buarque sont frappés d’exil.
Le Brésil se résume alors à quelques disques brillants, signés Baden Powell ou Vinicius de Moraes.
Malgré tout, au-delà de ces dérives – et au même titre que le jazz, le blues ou le rock – la musique populaire brésilienne demeure bien l’une des clés de voûte de la musique internationale. Alors que depuis la naissance du Brésil en 1500, les liens avec l’Europe n’ont jamais cessé de s’intensifier, sa musique pourtant largement appréciée pâtit d’une méconnaissance assez générale qu’il devient urgent de réduire.
Le samba
On aurait tort de croire que le samba - nom masculin qui définit un rythme et non une danse - se limite à une musique festive jouée uniquement durant les trois jours du carnaval. Ses rythmes peuvent être très marqués, presque violents quand l’hystérie collective d’une fête populaire prend le dessus. Ils peuvent aussi être doux et tendres, se promener avec une nostalgie délicatement brodée à la lisière de la Bossa Nova.
Il faut bien l’avouer, le carnaval de Rio n’est plus que la triste ombre de lui-même. Ce carnaval jadis mythique a vendu une grande part de son âme : il ne s’adresse plus au Carioca mais au touriste argenté.
La Bossa Nova
La plus tendre musique du Brésil a connu, entre 1958 et 1964, sept années de pur bonheur, de créations exceptionnelles.
En sept ans, le Brésil s’est plongé avec délices dans un bain de jouvence. Il a balayé d’un sourire les chanteurs de radio et les crooneurs, il s’est baigné dans la démocratie, il s’est saoulé d’espoir. Il a réinventé sa musique mais aussi sa poésie, son cinéma, son architecture et sa littérature.
Lorsque les forces militaires s’emparent du pouvoir au Brésil, la Bossa Nova sait qu’elle n’a plus que quelques mois à vivre et c’est une chape de plomb qui s’abat sur le pays. Cette tristesse froide durera près de vingt ans.
C’est dans le chaos toujours propice à la création et à l’émergence de styles artistiques nouveaux que le Brésil accouche d’un mouvement musical complètement révolutionnaire : le Tropicalisme.
Le triomphe du mauvais goût
Négation de la société et de ses valeurs, négation de la morale religieuse, négation de la dictature et de ses crimes, négation de la devise patriotique « Ordre et Progrès » : tous les ingrédients du mouvement tropicaliste sont réunis ici.
A la télévision aussi, le Tropicalisme fait une entrée fracassante. Charinha, présentateur vedette, est apprécié de tout le Brésil grâce à un étrange mélange de populisme, d’humour un peu vulgaire et de paternalisme condescendant.
Vers la fin des années soixante-dix le Brésil s’est débarrassé de ses libres penseurs : il a exilé les artistes de la Bossa Nova, maté les musiciens de la cançao de protesto, exclu définitivement les jeunes chiens fous du Tropicalisme. Seul ou presque, Chico Buarque tente de résister, jouant à cache-cache avec la censure et écrivant des chansons à double sens sous différents pseudonymes.
Aujourd’hui, avec le recul, il est difficile de réécouter les expériences musicales des Tropicalistes sans sursauter : les sons saturés et la créativité sont trop souvent influencés par le rock’n’roll nord-américain.
La belle amante
Depuis les couplets courtois des modinhas de Domingos Calds Barbosa et ses lundus coquins jusqu’à la tendre et sensuelle Bossa Nova, l’histoire de la musique populaire brésilienne et une histoire d’amour, d’amitié et de plaisir. Douce ou violente, envahie de saudade ou explosant de joie et déchaînée, comme un samba de carnaval, elle est la musique amie, la confidente, la consolante, la belle amante lointaine. Elle ne demande qu’à être écoutée.
Donne moi la main camarade
Toi qui viens d’un pays où les hommes sont beaux
Serre moi la main camarade
J’ai cinq doigts moi aussi, on peut se croire égaux
Claude Nougaro
Pour en savoir plus sur la Bossa Nova, avec une foultitude de détails, je vous recommande les ouvrages dont je me suis inspiré. Jean-Paul Delfino : Brasil a musica, Parenthèses 1998 / Brasil Bossa Nova, Edisud 1988.

