Des robots, des âmes et des Ocres : 9/16

roman

Le feu

Elle adorait la façon dont ses robes trop étroites se collaient à son corps quand elles étaient mouillées, révélant les courbes de son dos et de ses cuisses, mettant à son comble l’excitation de se regarder. Deux heures s’étaient écoulées depuis l’orage, le soleil se couchait, la canicule reprenait de plus belle :

Ainsi, Môsieur Park, tu fais partie de ces hommes qui ont besoin de comprendre pour agir ?

Elle avança lentement son index vers la joue gauche de John Park, effleurant la cicatrice qui lui barrait le visage :

Pour tout dire, je ne crois pas du tout que tu t’appelles John, bien que ce prénom te va tout à fait bien. Je ne t’ai pas cru un seul instant lorsque tu as prétendu devoir cette cicatrice à un duel. Tu n’es pas du genre à revenir blessé de tes duels, John. Tu es homme prompt à tuer celui qui chercherait à te nuire. En te voyant monter Uprillon, j’ai bien vu que ton trot est celui d’un écuyer mondain. Mais j’ai vu aussi que ton galop est celui d’un hussard dont le cheval revient triomphant du combat. Je t’ai vu absorber les craintes d’un étalon effrayé. Sans dire un mot, tu l’as apaisé.

[…]

Cléodrake n’avait plus rien de commun avec la fille au fard blue-jean qui avait crashé sa Jaguar à Sisteroùn. Ces yeux là avaient appris à mentir. Les folles mèches blondes et noires de ses cheveux accentuaient une farouche expression de révolte. Une expression butée mais pas vilaine, après tout. Un masque pouvant se déchirer au gré de mimiques sur une beauté assez singulière. Elle répéta pour elle-même et comme pour se convaincre : « Comprendre pour agir, c’est ridicule ! Il doit faire avec son corps des choses que je ne connais pas encore... »

Quelque chose de chaud émanait de lui et enveloppa Cléodrake d’une sensation qu’elle découvrait pour la première fois. C’était une chose qui lui fit tourner la tête à l’instant où il la prit dans ses bras et posa ses lèvres sur les siennes. Elle ne savait pas ce que c’était, elle savait seulement que c’était là pour toujours et mit cette découverte de côté, comme une lettre qu’elle pourrait relire plus tard ou jeter aux orties :

Pars ! fous le camp !

Je ne vous veux aucun mal !

Laisse-moi, recule !

Je veux seulement comprendre !

Du vent !

[…]

Après qu’il l’eut touchée, le feu lui emboîta le pas. Du moins s’agissait-il plutôt d’une petite partie de feu. Un étrange crépitement de braises la fit se retourner et, lorsqu’elle aperçut la flamme, elle souffla dessus et l’éteignit si facilement qu’il y avait là comme un mystère.

[…]

C’étaient les premiers temps du Palladium : une boîte de nouilles. Les chiottes du Palladium étaient froides mais ses alcôves étaient brûlantes. Celles-ci marchaient par quatre. Les clients se vautraient dans des jeux d’apéro sans savoir que le blagueur d’à côté était magistrat, ou que sa pétasse d’un soir était avocate ou vendeuse de lingerie fine à domicile. Ils pouvaient tout aussi bien être franc maçons. Les peaux en sueur se rafraîchissaient au bord du delirium, des mains moites cherchaient des entrejambes pour y fourrer leurs doigts, des pauvres filles abandonnées par leurs Alliances opéraient des rotations lascives pour attraper une Philip Morris ultra légère au fond de leur sac à main. La soupe techno hard déferlait au bar, là où des assoiffés d’à peine vingt ans s’envoyaient des vodkas jusqu’à tomber par terre.

[…]

D’une main décidée, Léo Taxi avait entraîné Cléodrake loin du brouhaha, à l’ombre d’un réverbère en rade. Elle s’y était appuyée tout fermement, la chatte rasée comme si elle partait en vacances en Nouvelle-Calédonie. Sur un petit ton de pédago, elle s’était presque excusée de vouloir qu’on entre chez elle sans frapper, comme si Echo avait encore une fois...

Le 11/03/2009 dans ROMANS