Des robots, des âmes et des Ocres : 7/16

roman

Place centrale

S’exhiber sur la Place centrale était pour Cléodrake une rencontre avec son passé souterrain, avec sa propre vie, avec son improbable immortalité et avec le royaume de l’autre monde : celui des humains. Y stationner sans scintiller eut été une impardonnable faute de goût. Un gloss brillant de chez Camif était indispensable, très nacré, aromatisé à la groseille pour faire star-system. Cléodrake s’était peint les cils aux nuances de blue-jean noir, indispensable pour affoler le gibier. Un gommage pour les mains et les pieds, un prolongateur de bronzage enrichi d’un complexe tonifiant, que demander de plus à un produit culte, à une lampe de chevet ?

[…]

De nombreux passants prenaient d’abord la direction du centre, croyant toucher directement au but, mais, ensuite, l’itinéraire sur la place se complexifiait. Les virages obligeaient à faire demi-tour, à méditer sur la marche des choses. Les promeneurs parcouraient l’équivalent de quarante fois le rayon du cercle central, quarante étant la fréquence sonore de l’édifiante édification médiévale.

[…]

Des hommes s’y croisaient, partaient dans différentes directions poursuivant toutes le même but. Que serait-il donc advenu d’eux si, subitement, leur but avait été atteint ? Peut-être, dans ce lieu propice à la connaissance de soi, les humains frôlaient-ils les sociétés tribales pour chercher la rencontre avec les Ocres ?

[…]

La prolifération des accidents paraissait très nouvelle pour les trovéliens. Ils avaient refusé jusqu’ici d’admettre un lien de causalité directe entre tel ou tel évènement ou avec une évolution générale. Ils avaient plutôt renvoyé aux statistiques le constat que l’histoire de la région avait toujours été émaillée d’accidents mortels. Il y avait toujours eu des épisodes anthropophagiques et, jusqu’à nouvel ordre, leur prévision demeurait impossible. Cependant, depuis quelques semaines, la réserve des trovéliens n’était plus de mise car nul n’osait plus contester qu’une mystérieuse activité obligerait chacun à se débrouiller avec les conséquences de ses erreurs.

Les spécialistes avaient fait tourner en flash-back tous leurs modèles de simulation après les avoir gavés de données réellement disponibles. Ils avaient dû en conclure qu’aucun de ces modèles ne voyait rien venir plus de trois ou quatre heures à l’avance. Ils en étaient toujours au même point. Au moment où ils annonçaient la fin de l’épisode de juillet, ils se reconnaissaient incapables de jurer qu’il n’y en n’aurait pas un autre dans la foulée, une petite semaine plus tard.

Le 13/03/2009 dans ROMANS