Des robots, des âmes et des Ocres : 2/16
roman , chevalTanguisimo
Immobile, la jambe gauche formait une barrière souple, un peu en avant de la sangle. La jambe droite, en sollicitation légère, lissait le flanc d’arrière en avant comme l’aurait fait une plume.
John Park dansait avec Uprillon.
Les doigts de la main gauche, ouverts sur des rennes doubles, formaient une invitation à l’engagement tandis que la fermeté tranquille de la main droite, au beau fixe près du garrot, soutenait la direction dans une récompense permanente. L’encolure détendue et parfaitement placée, le chanfrein à l’exacte verticale, le cheval à la robe noire et soyeuse arborait une étoile de taille moyenne en tête. Des balzanes haut-chaussées sur les antérieurs amplifiaient l’effet chorégraphique de ses appuyers.
L’arrière-main propulsait le duo dans un mouvement coulé, pendant que l’avant-main aux épaules obliques transformait l’ensemble en un art gracieux, élevé au rang de l’entente absolue. Le doux regard d’Uprillon était celui d’un être au tempérament forgé dans l’acier (…)
John Park conduisit sa monture jusqu’à hauteur du poteau de bois qui marquait l’entrée de la carrière. Il s’y arrêta et y suspendit sa veste de velours ocre, laissant apparaître une ample chemise de drap blanc rehaussée d’une passementerie qui lui couvrait les épaules. Le soleil avait fait son apparition depuis plus d’une heure et se trouvait déjà haut sur l’horizon. Les senteurs du matin, mêlées à la rosée, faisaient place à la douce chaleur de juin lorsque, d’un coup de rein, Uprillon se remit en mouvement comme par impatience.
A l’esthétique apparente s’ajoutaient l’âme, l’intervalle et le rythme. Le bruit feutré que produisait l’impact des pieds d’Uprillon sur la poudre sablonneuse, le souffle régulier de l’air exhalé par les naseaux, le cliquetis régulier de la gourmette du mors de bride, tout emportait le duo dans l’infinie diagonale d’un tango argentin. Uprillon aimait tant ce pas de deux que, souvent, il l’exécutait seul dans son pré, lorsque John Park venait à sa rencontre. Autour d’eux régnait alors un silence que même le vent dans les ailes de Millie, un milan royal en vol plané, n’aurait osé perturber.
Pourtant, ce matin quelque chose d’étrange troublait l’atmosphère. Le cheval et l’oiseau semblaient avoir flairé une présence. Le premier paraissait aux aguets chaque fois qu’il faisait face aux roseaux qui bordaient la rivière, le second donnait l’impression de resserrer ses évolutions concentriques au-dessus d’un point que représentait ce même bosquet de roseaux. Un chiot se mit à japper dans les écuries.
Uprillon pouvait être ombrageux. De temps à autre, un événement aussi insignifiant qu’inattendu pouvait l’effrayer. Sa Majesté partait alors dans un drôle de galop. Des figures hautement stylisées semblaient inscrites dans ses gènes. A sa naissance, le poulain avait une robe claire qui s’était assombrie avec l’âge, de la même manière que l’élégance du mouvement s’était éclaircie avec l’attention minutieuse que lui portait John Park.
Rassemblé à son optimum, Uprillon joua la dernière mesure tanguisimo, avec un brin de nostalgie. Le menton haut, le buste en arrière, John Park venait de conclure la danse par un reculer suivi de deux pas en avant. Il avait fixé son partenaire dans une posture légèrement cambrée. Les oreilles pointues étaient droites et disponibles, la main s’était rendue sur des rennes longues. Le cavalier prit la direction du corps de ferme.
John Park mit pied à terre et débarrassa les cuirs. Sur les pavés lisses de la cour intérieure, Uprillon s’ébroua si joyeusement qu’il en perdit presque l’équilibre. Puis il baissa l’encolure à droite, pour se frotter les salières sur la jambe tendue. John Park lui fit des chatouilles derrière les oreilles, là où la têtière laissait une trace encore tiède. Ceci avait toujours pour effet de déclencher le sourire d’Uprillon dont la lèvre supérieure découvrait ses incisives.
Près de la rivière en contrebas, dans la horde réunie en cercle, les chevaux reposés étaient impatients de trotter avec l’étalon qui s’en revenait au grand galop, libre parmi les siens. John Park observa le ciel immaculé. Dans un piqué frénétique, Millie s’en était retourné couver.
Aucune journée sur la terre ne pouvait mieux commencer que celle qui s’ouvrait par un tango en dentelle, alternant passages et appuyers de haute école. L’estafilade sur la joue gauche de John Park ne serait bientôt plus qu’une ombre, un mauvais souvenir.
Le 19/03/2009 dans ROMANS
