Des robots, des âmes et des Ocres : extrait 1/16

roman

Central, minuit

L’Autorité se tenait debout. L’homme était grand. Il avait les cheveux grisonnants, non, blancs... enfin de la même couleur que l’unique vêtement qui, fermé au col, couvrait son corps jusqu’aux pieds. La lumière blafarde du clair de lune ne permettait pas de distinguer nettement les contours de son visage, encore moins les contrastes de l’architecture des lieux. Bien que la hauteur du plafond monumental écrasât les perspectives, on devinait une stature imposante, peut-être moins grande par sa taille que par sa présence. Il portait un katana au côté droit, ce qui laissait supposer qu’il était gaucher.

De quoi as-tu peur ?

De rien ! Je n’ai peur de rien ! Ni de la mort ni des loups, ni de la barbarie des hommes.

De rien ?

J’ai parfois peur de ma mémoire ; de moi-même.

Tu ne pourras pas sortir indemne d’une telle aventure. Exécute ta mission et rédige ton rapport, nous en tirerons les conclusions.

Cléodrake prit le couloir en enfilade et se dirigea vers les sous-sols du Central. Le docteur Doc Bémol l’y attendait pour régler les derniers détails de la mission.

Le docteur Doc Bémol était entièrement vêtu de noir. C’était un ex enfant, futur vieillard de taille moyenne, avec une tendance épouvantablement puante à la condescendance. Cléodrake choisit de ne pas en faire une affaire personnelle :

Quel con ! Il sent le foutre, le hareng et la cire et, si je ne me trompe pas, le vif relent d’un gros bouquet d’emmerdements !

[…]

Doc Bémol avait essuyé l’injure avec placidité, fuyant à toutes jambes dès que le ton des invectives grimpait d’un cran, fier d’arborer cette veulerie que revêtait parfois l’enfance pour mieux singer le monde des adultes. Il guida Cléodrake jusqu’aux sous-sols du retraitement :

Dans cette galerie, nous sommes entourés de peintures faites avec des restes humains, inutilisables à d’autres fins.

Les artistes savent-ils qu’ils peignent avec des restes humains ?

Il est probable que les artistes de Trovel n’ont jamais soupçonné le moindre lien entre les tubes qu’ils utilisent et la bidoche que tu vois sur ces étagères à bocaux.

[…]

Le docteur Doc Bémol ne voulait pas en dire plus pour l’instant. Cléodrake devrait d’abord se contenter d’obéir. Une fois la mission accomplie, il la flatterait en la mutant dans son service. Ca ferait certainement des jalouses mais, en attendant, il pourrait la faire sauter sur ses genoux dans le miroir aux alouettes.

Le 20/03/2009 dans ROMANS