AMIS

Baden Powell de Aquino 2/2

bossa nova

Hommage (suite...)

C’est alors qu’il se passe la chose la plus extraordinaire qu’il m’ait été donnée de voir dans une salle de spectacle : le public applaudit. Bon, jusque là, rien que du banal. Le public se lève et applaudit debout. Bon, c’est déjà moins banal de commencer par une standing ovation alors que rien est encore fait. Mieux, l’ovation dure 12 minutes. T’y crois toi ? Et pourtant c’est vrai. Quand ça se calme à un endroit dans la salle, ça repart à un autre. 500 personnes s’accordent à passer ce message à BP : « quoiqu’il advienne, ici et maintenant, merci pour tout ce que tu as fais ». C’est en tout cas mon interprétation et je ne crois pas me tromper sur elle. Si BP avait voulu interrompre l’hommage d’un geste de la main, il l’aurait pu. Mais je crois que l’émotion a rendu ses mains trop lourdes et son cœur si gros que l’intensité explosive du moment devait être partagée. Et toujours ce pressentiment diffus, ressenti par d’autres à en croire leurs yeux humides et les mouchoirs discrètement sortis des sacs à main.

Dans sa vie, Baden Powell de Aquino a beaucoup interprété, dans des répertoires variés mais toujours avec sa touche reconnaissable entre toutes, même lors d’associations impromptues comme avec Stéphane Grappelli, par exemple.

Evidemment, comme Baden Powell de Aquino est arrivé bien tard ce soir, la balance n’est pas faite. Alors il la fait devant nous et, rien que ça, ça vaut son pesant d’or. En trois morceaux la balance est posée, bien assise :

  • Voudriez-vous s’il vous plaît mettre un peu plus de reverb ?
  • Un peu moins de ceci à gauche… merci
  • Un peu plus de cela à droite… merci

… et nous voilà déjà tout entier plongés dans la tête et la guitare de Baden Powell de Aquino lorsqu’il envoie Desvairada, un ruissellement de notes légères comme une rosée.

Au quatrième morceau, la machine est en route. Elle prend les dimensions d’une locomotive que rien ni personne n’arrêtera ce soir, avec un Um abraço no bonfã juste bien placé pour engager la conversation.

Ce que Baden diffuse dans le public c’est le complexe, la sophistication poussée à l’extrême, c’est-à-dire le simple. Le rôle de la guitare se situe au-delà du primordial, elle constitue l’essence même de cette musique. Les notes s’amoncellent dans la salle, il y en plein partout, je n’ose plus bouger par peur de rider l’onde fragile de la surface musicale.

Le résultat : l’intégration parfaite de la guitare dans la matière matière musicale : ce quelque chose qui réveille en nous ce qu’il y a de primitif, d’animal, qui tisse un réseau d’accords pleins et d’accords de rupture d’où naissent des vibrations de haute tension. Une sensation encore plus sensible dans les afro sambas de Baden Powell de Aquino.

Où diable, ce petit homme géant, qu’on avait dit malade, est-il allé chercher l’incroyable énergie qui l’anime ce soir ? Deux heures quinze de concert ! Oui m’sieurs dames ! 2 h 15 effectives, avec une petite pause de 15 minutes au milieu. Et on attend qu’une chose : que ça reprenne ! Et lui, il a l’air d’en vouloir tout autant. Et moi, toujours avec mon pressentiment...

Fin du concert

Le public est parti. Dans le vaste hall d’entrée, nous restons quelques instants chacun dans son coin, avant de partir. Je contemple son vieux visage. Nos regards ne se croiseront pas mais, à voir ses yeux vifs et brillants comme ceux d’un jeune homme heureux, je sais qu’il ne succombera pas au sommeil de l’oubli. Porte d’Aix, une cloche sonne deux coups et je sens la puissance spirituelle du lieu qui m’envahit. Infinie gratitude pour le petit homme géant.

L’album Lembranças sortira en mai 2000, dans une indifférence presque totale. Baden Powell de Aquino décède en septembre de la même année, 14 mois après ce concert de Marseille.

Le grand apport de Baden Powell de Aquino aura été de valoriser la guitare. Avant lui, la guitare était reléguée au rang des instruments quelconques, presque inaudibles. Avec Baden Powell de Aquino, elle prend une place prépondérante car la Bossa nova est guitare et la guitare est Bossa nova. Je parle de la guitare bien sûr, pas de cette chose embouchée de kilowatts qui vomit la distorsion à pédale avec un seul doigt fourré dans le synthétiseur en plastique ! Vous m’avez bien vu, n’est-ce pas ?

Baden Powell de Aquino nous laisse surtout une œuvre très complète de compositions originales. Evidemment, j’avais déjà pas mal étudié l’ensemble mais ce n’est qu’à l’occasion de ce concert à Marseille que j’ai compris ce qui passait vraiment la rampe avec BP : la complicité, l’intimité.

Mon hommage à Baden Powell de Aquino n’est pas fini. J’ai encore quelques belles pièces sur le feu*.

Despedida, Baden
J. Mantz, juin 1999

Mes enregistrements

Retrato brasileiro->

Samba em preludio->

Sentimentos se voce pergunta nunca vai saber->

* Baden Powell de Aquino est né le 6 août 1937 à Rio de Janeiro. Probablement influencé par son père, Lino de Aquino, Baden commence la guitare à 8 ans, guidé par les conseils de son professeur : Meira. Il se révèle comme un surdoué de la guitare et, à 13 ans, il est considéré comme un professionnel confirmé.
* Vinicius de Moraes : né à Rio en 1913, "le poète diplomate", le "blanc le plus noir du Brésil" devient secrétaire de l’ambassade du Brésil à Paris, en 1953. Il réalise également de très nombreux duos avec Toquinho.
* Abraço ne trouve pas de traduction totalement satisfaisante en français. C’est une embrassade sans baiser, un enlacement : "umarmung" dirait-on en allemand. Embrassade à mes bons fans ou, mieux dit, hommage à mon public.

 
Le 12/05/2009

Si la bossa nova était...

bossa nova

Nara Leao

Une couleur : le bleu
Un fruit : une pomme
Un accord : ceux de O barquinho
Un paysage : Rio avec une cascade
Un titre : O amor, o sorriso e a flor

Affonso de Sant’Anna

Un fruit : un fruit bien tropical, un cajou, mais dans un plat d’argent
Une couleur : le fuchsia
Un paysage : le Corcovado, quelque chose de bien carioca
Un mot : un mot tout simplement ? Paix !
Une femme : morena, morena…
Un poète brésilien : Vinicius de Moraes
Un poète français : Jacques Prévert

Maria Bethania

Une couleur : Turquoise
Un mot : sans hésitation, la grâce
Un alcool : le chopp !
Un paysage : tout ce qui est ici. La mer avec son horizon qui ne se ferme pas, et sa profondeur aussi.
Un sentiment : la tendresse

Caetano Veloso

Une couleur : ce n’est pas une des couleurs fondamentales. C’est une couleur intermédiaire… une couleur pastel.
Un fruit : c’est un fruit brésilien dont le goût est suave. Une mangue.
Un mot : blanc, le mot « blanc »
Une femme : la peau couleur brun clair. Elle serait jeune, belle et calme. Il paraît que ça existe !
Un homme : blanc, les cheveux courts, beau et très peu bavard. Silencieux.
Un accord de guitare : un ré majeur avec une septième majeure et une neuvième. Non, une sixième et une neuvième.

Claude Nougaro

Un fruit : le fruit de la passion. Fruit exotique qui contient le mot passion.
Un sentiment : beau, fort, puissant et vaste
Un paysage : les plages
Un alcool : la cachaça… qu’est-ce que j’ai pu me torcher avec ça !


In Jean-Paul Delfino, Brasil Bossa Nova, Edisud 1988 (extraits)

 
 
Le 12/05/2009

Pages : 0 | 15