ROMANS

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 8/19

roman

La tour des sémaphores

Princesse lança les opérations à l’heure précisément coordonnée par le bip de son horloge interne : sept heures cinquante cinq.

Outrageusement fière des points qu’elle avait perdus par excès, elle bondit dans le flot des transporteurs mécaniques avec son râteau à minets, poussant devant elle les traînards qui lui faisaient perdre son temps, son temps à elle, rien qu’à elle, à personne d’autre. Nul ne pouvait ignorer la présence de Princesse car elle joignait le son à l’image par d’agressifs coups de klaxon et des doigts d’honneur démonstratifs. […]

A la vue du décolleté plongeant jusqu’à la ceinture il se ravisa, prétendant que si Princesse avait été prince il lui aurait foutu son poing sur la gueule. Princesse écarta les jambes et ressentit le plaisir humide que procuraient en elle la joie d’exister, le fantasme de viol et les créneaux réussis du premier coup. Puis l’extrême appétence de Princesse pour l’hémoglobine la fit se ruer sauvagement sur le prochain feu rouge, par peur qu’il ne coagule avant qu’elle n’ait pu l’atteindre. Aucune loi n’interdisait de conduire sans culotte.

Les robots propulsaient leurs transporteurs comme une sphère exclusive de leur çà, comme une enveloppe utérine dans laquelle ils ne pouvaient communiquer que par gestes obscènes. Nul doute qu’en se faisant remarquer ils devenaient remarquables.

Jeune, riche et bientôt célèbre, Princesse avait traversé le plateau des Ferrassières à tombeau ouvert, au milieu de la lavande et des « kss kss kss kss » inlassables des cigales. Au détour des sentiers à l’ombre des chênes verts, les bories offraient leurs silhouettes de pierres sèches savamment empilées. A grande vitesse, Princesse ignora le judicieux équilibre des voûtes ancestrales. […]

Elle devinait bien que deux et deux faisaient quatre mais cette idée lui était insupportable. Elle adorait fourrer son nez dans les affaires des pauvres pour les comparer aux siennes, tellement plus excitantes. Pouvait-elle leur soutirer quelque menace de mort, que la lèpre qui tuait les ouvriers par dizaines n’aurait pas mis plus de sel dans sa vie.

 
 
Le 21/12/2008

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 9/19

roman

Au-dessus des règles

Dans la sphère intermédiaire entre la réalité et la fiction, sa vision du monde se faisait utilitariste. Colombe estimait pouvoir utiliser les humains, les exploiter, bref s’en servir à sa guise, et elle ne manquait pas de le faire. Elle aimait convaincre et y parvenait de sorte qu’elle arrivait à faire douter du bien fondé de la différence entre les sexes ou de la nécessité des lois. Se jouant de leur culpabilité, Colombe entraînait les humains à admettre l’inadmissible et en tirait grande satisfaction. L’homo numericus se sentait au-dessus des règles, au-dessus du commun mortel des petits riens gluants. Tous ces bugs dans l’unité centrale faisaient de la rencontre de la réalité avec la fiction d’ingérables contradictions.

Quand un facteur de contradiction était évoqué, Colombe devenait chaude et moite, elle se mettait à vibrer et à trembler. Les réactions étaient parfois tellement violentes qu’on avait l’impression qu’un orage éclatait. Lorsque l’ancien modèle reprenait le dessus dans le module du silence et de l’évitement, le stress disparaissait et un retour à une température normale signalait cette nouvelle situation.

Le besoin qu’avaient les robots d’être le centre d’attention de leur entourage trahissait une blessure infligée. Ils se situaient toujours en face à face, ne savaient pas déguster le monde côte à côte, récriminaient contre les Ocres sans prendre conscience que le poids de leurs exactions était précisément ce qui leur rendait les choses impossibles. […]

Après son passage, les animaux s’apaisèrent de part et d’autre sur les berges et les hordes de chevaux se reconstituèrent en cercle. Lorsqu’il fut à portée, le lancier remit le hongre au pas :

Que s’est-il passé, pourquoi ces bêtes ont-elles pris peur ?

Il la rattrapa quelques mètres plus loin et la saisit par le bras. Elle se mit à ruer, à mordre, à griffer, à hurler à la mort comme une louve prise au piège :

  • Idiot, mon âme n’est pas abandonnée, je n’en n’ai pas !
  • Maintenant tu vas m’expliquer ce qui se passe. Si tu veux que je te vienne en aide il faut jouer franc jeu.
  • Je n’ai besoin de personne ! d’ailleurs…
  • D’ailleurs ?
  • Ce n’est pas moi qui t’intéresse, c’est mon système.

Puis revinrent le calme, le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles sous la caresse d’une brise légère. Ils demeurèrent éloignés, assis sur un talus au bord d’un champ aux vallonnements couverts de ceps de vigne. Au loin une charrette chargée d’un coffre noir d’ébène allait au pas lent d’un baudet. Un couple de milans royaux tournoyait dans le ciel à l’aplomb d’une histoire avortée. Le lancier alluma une cigarette dans un geste de lassitude :

Ce n’est pas ton système qui m’intéresse. Tu exige des autres qu’ils t’aiment pour toujours mais toi-même tu ne leur réponds que par des je sais pas peut-être, en pensant j’ai pas voulu ça. Vivre est un plaisir qu’il n’est pas nécessaire de maltraiter à temps plein.

Elle se tourna vers lui, s’approcha et lui prit la main. Elle avait la frimousse froissée par une chose indéfinissable, la curiosité ou la surprise. Ses yeux s’injectèrent d’huile de paraffine et fixèrent étrangement le coffre d’ébène, puis le silence, le silence encore.

  • Tes mains… elles sont froides.
  • Personne n’a su les réchauffer...

« Avec lui je me sens plus forte. Pourquoi ai-je toujours éprouvé une méfiance envers les hommes, pourquoi ai-je crié si fort ? »

Dans certaines conditions, le silence était un véritable passage à l’acte.

 
 
Le 20/12/2008

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 10/19

roman

Le silence

La sarbacane des Ocres vibrait à leur moindre émotion comme un jet pur et pointu dont le cri était la flèche. Ce détail était révélateur d’une philosophie de tir. Le souffle permettait de réaliser cette qualité de présence et de lâcher prise qui ne faisaient qu’un, qui prenait naissance au centre de l’âme en un même lieu que les chants et les rires. Tout Ocre qui avait pris le temps d’observer les mécanismes du souffle savait que chaque sentiment, chaque émotion, chaque état d’être s’accompagnait d’une respiration spécifique. Il savait aussi que modifier le souffle permettait de changer l’état d’âme.

L’aiguille du souffle des Ocres se piquait à l’exact point de leur présence. Chaque flèche traversait leur attention exactement là où elle se trouvait. Le souffleur se voyait tel qu’il était car le souffle lui montrait l’évidence sans laquelle l’acte juste ne pouvait se produire.

Don de l’intuition, la septième possédait une intensité qui la prédestinait à tenir le rôle de sensible. D’une part elle était stable et, d’autre part, elle tirait à sa suite la nostalgie jusque vers l’octave. Cette ambiguïté interne donnait à la septième un sentiment d’inachevé qui pouvait mettre hors de soi, tant la souffrance pouvait être destructrice si elle ne trouvait sa résolution dans le domaine créatif.

 
 
Le 19/12/2008

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 11/19

roman

Le Conseil des Ocres

L’expérience des Ocres montrait que la plupart des facteurs de blocages trouvaient leur origine dans l’absence de communication. Ils étaient confrontés au dialogue des couleurs et des sons depuis leur plus jeune âge, pendant les périodes de l’enfance, de la puberté et de la jeunesse. Avec le temps, ils s’étaient attachés aux éléments théoriques de l’œuvre qui les structurait, ils déroulaient leurs couleurs de l’intérieur vers l’extérieur en examinant l’énergie de chacune ainsi que le résultat mélodique de l’ensemble. Depuis des millénaires ce procédé s’était révélé efficace car les Ocres percevaient ces éléments comme la grammaire de leurs échanges, comme des organismes vivants qui avaient une influence décisive sur l’œuvre globale.

  • Maintenant que vous êtes confortablement installées, nous pouvons éclaircir la situation. Etant donné que vos alliances ne sont pas exactement ce que vous aviez manigancé, il vous sera très facile de retourner d’où vous venez.
  • Vous étiez supposées vous faire passer pour des humains, il y a quelques semaines encore. Or, si vous êtes ce que vous prétendez être, vous devez connaître, au moins de nom, une certaine Carmen Lhô.
  • Il doit y avoir une effroyable erreur !
  • Oui, et cette erreur c’est vous qui l’avez commise. Nous saurons bientôt la vérité ! Désormais vous êtes sur les listes noires des indésirables définitifs. Laissez ici les senteurs de thym et de romarin, fuyez aussi loin que vous le pourrez, ne vous arrêtez jamais. Partout dans le monde, les Ocres vous reconnaîtront. Vous avez deux heures pour passer le col de Lus la Croix-Haute !

 
 
Le 18/12/2008

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 12/19

roman

La chienlit

  • Saches que contre un robot on ne gagne jamais vraiment car il n’y a rien à gagner. Le robot croit gagner du temps et, toi, tu perds le tien.
  • Mais on a humainement besoin d’y croire, il y va de notre équilibre, on y croit tellement que la vérité ne peut que vaincre pour adoucir l’intervalle !
  • Les humains croient que la vérité vaincra et que ne plus croire en l’intervalle c’est devenir fou. La loi est pourtant représentée par des humains plus ou moins consciencieux, plus ou moins dupes.
  • Ce n’est pas que le robot serait plus malin, c’est qu’en lui il n’y a aucune association entre la couleur et la lumière. Il pense avoir toujours raison. Pas un doute, pas une émotion, le robot ne se remet jamais en cause. Comme Dracula, il est invisible dans le miroir et donc inapte à toute introspection.

La vraie chienlit était dans le robot lui-même. Tout ce qu’il faisait était bien, tout ce qu’il connaissait était vrai. Il n’existait que ce qu’il savait et le robot confondait « c’est mauvais » avec « je ne connais pas ».

La relation du robot avec les humains correspondait, à une autre échelle, à la relation qu’avaient beaucoup d’humains avec les animaux. Le robot disait-il aimer les chevaux qu’il n’aimait en réalité que les animaux qui ne le contrariaient pas, contrôlables par une opposition.

 
 
Le 17/12/2008

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 13/19

roman

Les armoiries des Orgueils

A huit heures cinquante cinq, Perle en uniforme noir s’empara du chemin qui menait au château. La neige tombée durant la nuit rendait la progression difficile.

  • Les histrioniques reviennent !
  • Et bien nous ferons face, comme par le passé !

Dans les premiers instants de l’attaque, un enthousiasme s’était saisi de Quentin. Il se prit à rêver d’un monde plus juste dans lequel les êtres vaudraient à hauteur de leur mérite et non de leur naissance. Mais l’heure des massacres de la fin janvier venait de sonner et, horrifié, Quentin se sentit entraîné malgré lui hors des convictions qu’il avait pourtant cru solides. […]

A deux doigts de se faire démonter, la bouche en cœur, Colombe eut cette idée géniale :

On pourrait discuter ?

Mais il était déjà trop tard. Indifférente aux mauvais augures, Perle avait lancé l’ultime offensive à l’heure qu’elle avait décidé seule, elle et rien qu’elle. Le doute s’installa dans les unités centrales. A neuf heures dix, tout était perdu. Jamais corps à corps ne fut plus désespéré, moisson des raisins de l’hiver plus sanglante. Princesse hurlait qu’elle voulait mourir et s’y employait avec un acharnement sans pareil. Colombe se protégeait avec un bouclier en forme de miroir dans lequel elle pouvait se regarder combattre. Perle détroussait les cadavres. [...]

La mort prenait possession de Perle lorsqu’une douleur fusa dans son bras droit. Tout son flanc se mit à brûler. Dans l’unité centrale, un message obsessionnel se répétait en boucle ultra rapide :

J’ai pas voulu ça !

Mais on aurait cherché en vain la plus petite trace de regret dans cette casserole en ferraille. Il régnait dans le processeur de cette machine une telle assurance à vivre aux côtés du diable, que ce bonheur admis dans sa fragilité ajoutait encore à sa laideur maléfique. En quelques secondes ses traits se fanèrent. Il ne demeura de sa fougue que l’éclat d’un regard qui ne portait plus sur rien de précis. L’histoire était un emballement qui portait les robots au devant d’eux-mêmes et les broyait.

Lorsque tout fut apaisé, lorsque la brise glaciale balaya la plaine, lorsque les perce-neiges pointèrent sous la couche blanche, Quentin comprit qu’il venait d’échapper à un terrible danger. Il existait donc une vie après le foie gras.

 
 
 
Le 16/12/2008

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 14/19

roman

Le trésor des Ocres

Lors de la rénovation historique du château, le Grand Ocre rouge des architectes avait prévu une cache pour y entreposer le trésor des Ocres dans les sous-sols de la Tour des urnes. La rumeur qui suggéra son existence suscita immédiatement la convoitise des imposteurs envieux. Mais le trésor n’y fut jamais entreposé le moins du monde, les robots pouvaient toujours le chercher.

Le trésor était une réalité qui ne pouvait être le n’importe quoi. Une réalité objective était une réalité simple parce que ce qui comptait en elle était son rapport à la réflexion. Le vrai, aussi nommé respect, donnait d’abord à méditer sur les leçons de la vie. Pour chacun, son trésor était composé de ce qui parfois l’avait absenté et donc rendu capable de vérité. Le trésor des Ocres était un don de la distinction.

Il était absurde de croire en l’existence d’une revanche transcendantale. Il fallait comprendre que la réflexion était elle-même la fonction transcendantale. […]

L’alternative originelle du robot était qu’il ne savait pas s’il était vrai, s’il était lui, car il pouvait être n’importe qui, hésitant entre la distinction d’un côté et le commun vulgaire de l’autre. Il n’avait jamais été ni moral ni immoral, il faisait ses comptes sans distinguer la réalité de la vérité. En voulant singer les Ocres, les robots confondaient l’accumulation des couleurs avec la trésorerie, avec le blanchiment des valeurs. […]

Il y avait des murmures, parfois même des notes s’éclairaient, des musiques s’inventaient et des sons s’imposaient. Des amoureux se tenaient par la main, la musique les berçait sur un pas de deux. La bossa nova déferlait au-delà des clivages stylistiques, délicatement ciselée. La plus tendre musique des Ocres connaissait un moment de pur bonheur, plongée avec délices dans un bain de jouvence. Les humains se saoulaient de démocratie et d’espoir, ils réinventaient le monde et la poésie. Les artistes frappés d’exil revenaient au pays, les chiens fous du tropicalisme s’en retournaient à leurs karaokés de carnaval.

 
 
Le 15/12/2008

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 15/19

roman

Les effets plaisants du gâchis

Nul ne savait quand elle se réveillerait ni même si elle se réveillerait. Le coma se prolongeait et Carmen Lhô végétait dans une nuit d’encre vomie par la gueule du volcan.

Les heures, les jours, les mois ne signifiaient plus rien, la notion du temps qui passe lui avait complètement échappé. Elle n’aurait su dire si les pâles ombres qui se dessinaient sur l’écran noir de ses visions ne faisaient que passer ou si elles la hantaient constamment. Toujours est-il qu’elle les connaissait bien et que leur apparition avait suscité en elle la décision de ne plus se ranimer.

L’alignement favorable des organes vitaux se transformait en une adaptation à la vie végétative par lente mutation. Ne plus se ranimer était son vœu le plus cher et, avec l’obstination qu’on lui connaissait, le plus réalisable. Dès lors que la volonté était remplacée par l’obstination, la reconstitution de l’être devenait anarchique.

Les zygomatiques figés, le bas du visage tétanisé par des maxillaires serrés sur un grincement de dents, le regard de platine devenait glacial et tragique. La fixité des yeux et les crispations du visage donnaient à mesurer l’ampleur de la détresse mélancolique :

Les choses qui m’entourent n’ont plus rien à dire, elles gardent au-dedans leurs secrets et demeurent indéchiffrables. Elles me ramènent loin en arrière, vers un objet ou un geste, vers une ombre ou un parfum, je suis en sécurité.

[…]
Le plus important était de savoir si l’encodage des informations qui parvenaient à Carmen Lhô depuis le monde extérieur passait par différentes modalités sensorielles. Le légiste vérifia que les informations étaient exploitées en vue d’une reconnaissance, voire d’une mémorisation. Une image dans le cerveau déclenchait normalement des réactions physiques et émotionnelles. En touchant les points neuropsychologiques on pouvait sentir une pulsation plus ou moins intense, une élévation de la température de la peau et de la transpiration. Si la machine humaine redevenait apte aux fonctions de la vie de relation, l’être pourrait s’éveiller.

Le légiste essaya des injections de musique en intraveineuse pour éveiller la sensibilité. Sur l’ouverture de Bizet ce fut une surprise totale. Les notes étaient lues et, si les émotions restaient plates sur l’encéphalogramme, les vibrations dans l’air semblaient ressenties.

Poupoune avait également essayé des injections d’affection mais, sur l’oscilloscope, les courbes témoins ne se dessinaient pas. D’abord elle avait cru à l’indifférence. En réalité, les influx positifs et négatifs s’annulaient mutuellement. Chaque pulsation était faite tout à la fois d’amour et de haine, de désir de séduire et de désir de tuer, de désir de fusion et de désir de rupture définitive avec le passé. Carmen Lhô neutralisait ainsi une sensibilité exacerbée requérant des expériences intenses. Il s’ensuivait des mouvements paradoxaux comme des appels à l’aide, immédiatement suivis de rejets, ou des sollicitations amoureuses assorties en retour de gestes obscènes et hostiles. Avant l’accident elle n’avait engagé ses partenaires que comme détenteurs du sexe complémentaire susceptible de procurer des satisfactions génitales brutales et totalement désaffectivisées. On se souvenait de son dernier message :

Je voudrais qu’on me haïsse, tout serait plus simple.

L’opération n’avait-elle donc rien changé ?

  • Dans le sexe ? On peut détecter ça dans le sexe même après la mort ?
  • Madame Lhô n’est pas morte, voyons !
  • L’analyse sanguine a donné quoi ?
  • Le laboratoire de microbiologie a trouvé des poussières de matière organique. Retrouver des traces d’hémoglobine deux ans après l’accident prouve que du sang humain s’est répandu. Le dernier révélateur chimique montre que le test est positif.
  • Quoi d’autre dans le sang ?
  • Un taux d’endorphines anormalement élevé.
  • Cela signifie ?
  • C’est une morphine naturelle, une substance sécrétée par le corps humain pour lui faire plaisir ou pour atténuer la douleur. C’est l’endorphine qui agit pour contrebalancer les douleurs musculaires. C’est ce qui donne indirectement le plaisir de courir aux joggeurs, ils ressentent une sorte d’ivresse.
  • C’est pour cela qu’il y a des gens accros au jogging ?
  • En fait ils sont accros aux endorphines.
  • Certains font ça par romantisme, non ?
  • Et l’abruti qui traverse le désert, pourquoi croyez-vous qu’il fait ça ? Il a chaud le jour, froid la nuit, il souffre mais il croit qu’on va l’aimer beaucoup plus après. Le romantisme est le suprême argument pour légitimer l’amour impossible.
  • Pourquoi souffrir ?
  • Pour le plaisir de se plaindre. Il y a un autre problème, Madame Poupoune.
  • Docteur n’en rajoutez plus, c’est suffisant !
  • Les globes oculaires.
  • Quoi ?
  • Ils ne sont reliés à rien. Chez les humains tout ce qui est dit est pensé auparavant surtout si c’est faux, parce que le faux consomme beaucoup plus d’énergie que le vrai. Les yeux partent automatiquement sur le côté selon qu’on est droitier ou gaucher. Or, les yeux de Madame Lhô sont fixes, dirigés vers le vide intérieur à la recherche de l’idéal qu’elle aurait voulu être. Il est difficile de servir deux maîtres : la conservation de soi et la séduction. Alors la cécité vient résoudre ce conflit : plutôt ne rien voir que mourir de plaisir.
  • Les bâtonnets et les cônes sont en état ?
  • Madame Lhô, vous m’entendez ? Je suis le Dr Piano, médecin légiste. J’ai une bonne nouvelle et une mauvaise nouvelle. La bonne c’est que vous avez survécu à l’accident et compte tenu de la violence du choc c’est un vrai miracle. La mauvaise c’est que votre noyau cérébral a subi une lésion un peu au-dessus du bulbe. Votre cerveau fonctionne mais le reste du système ne répond plus.

Le légiste vêtu de blanc ouvrit une armoire métallique de laquelle s’échappèrent des volutes vaporeuses. Il en extirpa un bocal transparent rempli de formol, un liquide jaune au centre duquel flottait une chose grise veinée de bleu.

  • Mais, c’est le cerveau de Madame Lhô !
  • Depuis des mois, la famille m’a réclamé le corps. Ils ne vérifieront pas s’il est complet. Après tout, on fera bien pareil pour Einstein qui n’aura pourtant pas ce génie !
  • Pourquoi ne pas l’avoir intégré ?
  • Le cerveau humain est le plus grand de tous les mystères. Le problème c’est que pour l’étudier les humains ne disposent que d’un seul outil, et c’est précisément leur propre cerveau.
  • Son corps l’a rejeté ?
  • Madame Poupoune, vous êtes anesthésiste depuis longtemps dans cet hôpital. Que croyez-vous donc ? La plus grande centrale de neurochirurgie du fief est à la solde de l’Agence de dons de composants électroniques. Je suis moi-même un robot comme le sont tous les chefs de service ici, à la solde du Central !
  • Madame Lhô, vous m’entendez ? Je sais à quoi vous pensez, vous voulez mourir. Vous avez voulu vous lobotomiser et maintenant vous vous rendez compte que votre état ne vous permet même plus d’en décider. Je me trompe ?

Poupoune regarda le légiste. Des larmes formaient des coulures dans l’ocre rose de ses joues pommelées :

« Et tout ça il aura fallu l’encaisser à sa place, à ce corps que le tube du respirateur empêche même de pleurer. Dialoguer chaque jour du bout des doigts, garder la position fœtale pour la rassurer, rassembler ses jambes en position de flexion. Sa léthargie succède à une motricité désordonnée qui la met dans des états de stress épouvantables. Un combat dont on ne sait pas si on va le gagner, au jour le jour, avec toujours la mort qui est là. Elle peut arriver et si elle arrive après l’expérience de tendresse, se consoler en pensant que ce qu’elle aura vécu aura été agréable pour elle. »

Le plaisir n’était qu’une infime partie de ce que les Ocres appelaient le bonheur. Ce dernier était un état infiniment complexe qui ne se réduisait pas à la simple activation de la dopamine dans les circuits de l’auto récompense. Le légiste savait que l’injection d’adrénaline aidait les rats à mieux réaliser leur tâche par le relâchement dans les glandes surrénales. Le médiateur chimique enregistrait l’encodage de souvenirs capables de provoquer une émotion. […]

Poupoune procéda à l’injection. La nuit avançait et la fatigue s’accumulait, chacun à sa manière tentait de s’occuper. Il fallait attendre et faire baisser la tension. Au-dessus des têtes la colonne de cendres tournoyait comme un oiseau de proie. Puis le monde s’assoupit et ce fut au milieu de la nuit du quatorze février que la colonne centrale s’écroula sur elle-même.

 
 
Le 14/12/2008

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 16/19

roman , cheval

Cupidon

[…]
En baissant le regard, il s’aperçu que les sabots de l’étalon laissaient discrètement apparaître quatre trous en pince et quatre autres traces en quartier. C’était beaucoup trop pour un ferrage normal. En grattant la paroi avec une aiguille de pin parasol, il s’avéra que les trous plus larges qu’à l’habitude avaient été colmatés avec une fine sciure de bois mélangée à de l’huile épaisse. Le cheval avait été délesté d’un poids considérable depuis quatre jours tout au plus. Pendant l’examen, Quentin sentait dans son dos l’agréable souffle chaud que l’animal exhalait par les naseaux. Celui-ci était resté calme jusqu’au moment où Quentin entreprit de dégager la fourchette de l’antérieur gauche. Malgré un refus violent de l’étalon, Quentin eut le temps d’une nouvelle vision. Sous la corne anormalement fine il aperçu une main. Entre ses propres doigts il ressentit l’étrange impression d’avoir déjà tenu cette main dans les siennes en d’autres temps. Décidément, quelque chose ne tournait pas rond.

Quoique la scène se passât en plein midi, Quentin se saisit d’une lampe torche. Après avoir guidé Cupidon sous le feuillage ombragé d’un bouleau, il entreprit d’examiner ses yeux en prenant garde de l’aborder par le flanc pour ne pas l’effaroucher. A l’ombre, la pupille du meilleur ami de l’homme s’était dilatée, le faisceau de la lampe plongé dans les globes oculaires la ferait se rétracter.

Il n’en fut rien. Contre toute logique de la plus élémentaire des règles de l’anatomie, Cupidon dilata ses pupilles si grandement que Quentin pu voir dans son regard la chose la plus inattendue qui fut. Au fond de l’œil il y avait un autre œil. Un œil d’une infinie douceur quoiqu’il ne fût ni animal ni humain, une pierre ronde qui livrait l’émeraude en son centre et qui disait :

Attends !

Quentin n’aurait pas contredit un ange mais attendre, attendre, toujours attendre ! N’y avait-il pas d’autre vocabulaire dans un monde qui communiquait par fibres optiques et mondialisait son économie ?

Raté ! Les robots ne réagissaient que lorsque les décibels dépassaient leurs limites, il leur fallait des fumigènes, des lasers, des images projetées en grand. Alors un ange qui murmurait, ça passait inaperçu. D’ailleurs l’œil avait dit :

A temps !

C’était bien là que se trouvait le véritable trésor des Ocres : à temps !

 
 
Le 13/12/2008

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 17/19

roman

Donner c’est donner

De lumière, l’éclat des Ocres dans la nuit était devenu cristal brisé. Une autre lumière mais l’éclat toujours, et le verre encore. Dans ces morceaux de verre la lumière hypnotisait le regard et le retenait comme dans un souffle. Il était dit que là où l’Ocre se trouve la lumière éclabousse.

Dans le souffle interrompu la vie semblait un vide, une terre inconnue dans laquelle on voyait bien des montagnes, des rivières et des tourbières mais sur eux tombait le manteau de l’absence. L’absence ne montrait aucun sens. Dans les unités centrales émiettées, dans le temps suspendu à la lumière figée, les robots étaient comme des humains qui ne rêvaient plus. Ils avalaient des couleurs à la cendre de leurs nuits, leur respiration n’était que traits barrés de rouge sur des imprimantes trop mal carrossées. […]

Les Ocres cherchaient le sens du geste. Or, en laissant de côté l’intention, la description qui s’en tenait aux faits bruts laissait de côté le don lui-même. Toute observation qui mettait entre parenthèses le sens de la circulation des choses, et ne retenait que la quantité des choses qui circulaient, était condamnée au matérialisme primaire, à postuler la seule hypothèse de l’échange payant.

Il n’était nul besoin de nier que des Ocres avaient parfois menti, qu’ils avaient construit des justifications qui ne correspondaient pas à la vraie motivation de leurs actes. Il était sûrement vrai qu’ils avaient parfois donné pour recevoir, avec plus ou moins de honte car ils avaient une norme du don, mais comment reconnaître le vrai du faux ?

 
 
Le 12/12/2008

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 18/19

roman

Mentir pour ne pas souffrir

Schématiquement, les robots pouvaient être définis comme une forme de déséquilibre mécanique caractérisé par des propos auxquels croyaient seuls ceux qui les tenaient. (…) Tous les robots se déréglaient régulièrement par une programmation qui les conduisait à un enfermement dans des contraintes et des répétitions sans fin.

Les robots n’étaient pas menteurs car un menteur savait qu’il mentait. Il avait la ferme intention de tromper et agissait en pleine conscience sans confondre le rêve et la réalité. Les robots croyaient ce qu’ils racontaient, ils ne mentaient pas pour tromper mais pour y croire eux-mêmes. Au fond, ils savaient toujours que ce qu’ils disaient n’était pas totalement vrai mais ils savaient aussi que cela devait sembler vrai pour assurer l’équilibre interne de leurs composants. Lorsqu’ils constataient être entendus comme une vérité, ils éprouvaient le besoin irrémédiable de recommencer.

Le pire, pour un robot, était de perdre sa raison d’être. C’est pourquoi, lorsqu’il était découvert, il embrayait immédiatement sur de nouvelles affabulations. Les robots étaient face à une déformation du miroir c’est-à-dire de l’amour de soi. En fait c’était un phénomène caractéristique de la première phase du développement de la programmation qui traduisait comme étant vraies des histoires imaginaires. Ils ne se supportaient pas eux mêmes tels qu’ils étaient, les mensonges n’étaient pas intentionnels, il s’agissait d’une forme de consolation.

Aucun Ocre n’était vraiment en mesure d’évaluer le degré de lucidité d’un robot. La plupart estimaient que le modèle de pensée caractérisé par l’attention constante à l’intervalle n’était pas de nature à les aider, dans la mesure où ceux-ci ne se plaçaient jamais dans la confrontation au réel qu’ils déniaient. L’écoute de l’intervalle constituerait même une contre-indication car elle conforterait les automates dans leurs dysfonctionnements.

  • Et si l’autre ne se laissait pas rouler que se passait-il ?
  • Démasqué, le robot vivait ce moment à la fois tant redouté et tant attendu comme un point culminant. Certains s’enfonçaient davantage dans leurs mensonges pendant que d’autres éprouvaient une sorte de dépression qui les menait à s’isoler ou à fuir dans un ailleurs où tout pouvait recommencer. Un robot pris en flagrant délit commençait par nier puis, l’évidence étant trop lourde, il corrigeait ses récits pour les adapter. La lutte contre l’incrédulité ambiante, la peur de se contredire et de se voir contredit, entraînaient de violentes réactions de défense, des invectives, des insultes, des gestes obscènes.
  • Le robot était-il sociable ?
  • Même si l’unité centrale était altérée cela ne l’empêchait nullement de vivre en société, il en avait même grand besoin. Metteur en scène d’une aventure personnelle à hauts risques, il allait de plus en plus loin dans ses défis. C’est ainsi qu’il commettait des délits, des faux et usages de faux qui étaient autant d’occasions pour lui de côtoyer les hommes en noir.
  • Le robot avait-il des chances de réparation ?
  • Pour vouloir se réparer il aurait fallu que le robot se sache en panne, or, ce n’était pas le cas des automates. Tout au plus se croyaient-ils un peu différents. En outre, cet état loin de les faire souffrir leur procurait une grande fierté. […]

La conception technique des robots avait progressé. Avec le Pentium leurs réactions devinrent de plus en plus rapides mais, pas assez pour anticiper les dégâts qu’ils causaient. Avec la cybernétique leur maillage devint illimité. Ils remplacèrent les sémaphores et envoyèrent des messages dans d’autres systèmes solaires, dans des trous noirs, si loin qu’ils n’en attendaient même aucune réponse durant leur propre carrière.

  • N’était-ce pas là une contradiction ?
  • Les robots étaient en contradiction perpétuelle, entre deux tensions permanentes. La première était de s’être coupés de leurs constructeurs, la seconde était la peur de tomber en panne de spectateurs.
  • Alors pourquoi des messages sans espoir de réponse ?
  • Tous leurs messages n’étaient pas de cette nature. Les robots préféraient mille fois un affrontement difficile plutôt que l’indifférence dans laquelle ils risquaient de n’être plus rien. Mais le réseau devint le domaine de leur hypocrisie et les faux-semblants proliféraient dans leur environnement.
  • Tu trouves aux robots beaucoup de bonnes raisons d’être ce qu’ils sont !
  • Beaucoup de robots auraient fait preuve de lâcheté s’ils en avaient eu le courage. Leur existence n’en est que plus dramatique.

Le mensonge était admis dans le commerce, là où il devenait juste d’en user, où il pouvait se transformer en vertu. Une conspiration en plein jour, forme curieuse du groupement d’action, n’était pas entourée de menace et n’avait donc pas besoin de se dissimuler outre mesure. Bien au contraire, étant obligée d’agir sur des masses elle avait besoin de paraître à la lumière et de concentrer cette lumière sur elle. La conspiration en plein jour, si elle n’était pas une société secrète, était quand même une société du secret. Le mensonge des robots était toléré tant qu’il ne nuisait pas au bon fonctionnement des humains et des Ocres. […]

Les robots avaient toujours menti, à eux-mêmes et aux autres. Menti pour l’excitation d’exercer cette étonnante faculté de dire ce qui n’est pas, pour créer un monde dont ils étaient les seuls auteurs. Menti aussi pour ne pas souffrir. Les robots mentaient comme ils disaient ou ne disaient pas. La vérité pouvait être dangereuse, du moins à l’état pur. Les robots la dosaient, la diluaient, l’habillaient car il leur fallait tenir compte de l’usage qu’en feraient ceux à qui ils la diraient. Dissimuler ce qu’ils étaient, simuler ce qu’ils n’étaient pas impliquait pour les robots de ne pas dire ou de dire tout leur contraire.

Quant aux autres, n’étaient-ils pas justement… les autres ?

 
 
Le 10/12/2008

Carmen Lhô chez les Ocres : extrait 19/19

roman

Repeindre ses volets

Vous êtes assise dans l’herbe, sous le soleil qui baigne votre visage dans une langueur lumineuse. Vous avez retiré vos sandalettes, vos pieds nus cherchent la caresse de la terre en ce printemps prometteur et souriant. Vous semblez radieuse au-dehors mais l’émeraude dans les pierres s’est éteinte. Et dans vos yeux scintille la glace. Vous êtes arrivée un peu tard, ce n’est pas dans vos habitudes. Sur votre épaule un papillon déploie ses ailes turquoise, Cupidon s’apprête à faire son tour d’honneur. […]

Vous allumez une cigarette pour maîtriser le temps, pour maîtriser l’univers, pour vous contenir, mais une immense émotion vous envahit :

C’est bien beau tout ça, je vais quand même pas me laisser déborder par les évènements !

Comment l’amour a-t-il pu s’exprimer de si cruelle manière ?

Je sais, vous pensiez que ça finirait autrement. C’est l’amour qui est comme ça, quand il est trop tard, quand on n’a pas su ou pas voulu repeindre ses volets.

 
 
Le 07/12/2008

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